Critiques

Les Diablogues : Déconstruction ludique

Il y a, dans l’écriture de Rolland Dubillard, une filiation directe avec Jarry, Queneau, Ionesco et Tardieu. Rien d’étonnant de voir Denis Marleau s’y intéresser, renouant avec l’esprit ludique du Théâtre Ubu de la première heure, en particulier l’exercice d’acrobatie verbale, Oulipo Show, repris en 2011.

Si Marleau est fasciné par les mots  — avec Les Diablogues, on sent qu’il prend un plaisir d’enfant à mettre en scène ces joutes verbales de Dubillard  — il est de plus en plus interpelé par l’image et une esthétique soignée. En effet, nous sommes plongés d’entrée de jeu dans un tableau qui n’est pas sans rappeler les collages surréalistes. Les acteurs se détachent sur la projection vidéo  d’un intérieur de maison parisienne, projetée sur le mur du fond, dont une moitié de fauteuil en trois dimensions. Nous devons cet effet mi-cinématographique, mi-pictural à la conceptrice et complice artistique de Marleau, Stéphanie Jasmin. Cela donne des «images légèrement surannées» évoquant une vieille France, celle de l’auteur, parce que, contrairement à ce que le titre peut laisser entendre, il n’y a aucun lien entre ces courtes pièces dialoguées et les sites web qui font aujourd’hui partie intégrante de la nouvelle culture médiatique. Avant d’être portés à la scène dans les années 50 et 60, Les Diablogues étaient des sketchs radiophoniques.

La direction d’acteur très précise de Marleau, toute en économie de gestes, convient parfaitement  pour se concentrer sur le rythme et la musicalité du texte. La manière dont  Dubillard déconstruit le langage en créant des associations logiques implacables rappelle étrangement La Cantatrice chauve de Ionesco. Une femme consulte un psy parce qu’elle se prend pour une pendule, deux types se livrent une partie de ping-pong verbale, un intello tente de donner des leçons de judo, un quidam se met à disserter sur l’achat de lunettes, autant de situations anodines qui se terminent le plus souvent en queue de poisson.

Dans cette mise en scène, les comédiens font figure de pantins, surtout dans la mécanique «chorégraphiée» des entrées et des sorties. Le jeu théâtral accentue les caractéristiques typiques du Français moyen, celui qui argumente constamment, hyper rationnel jusqu’au loufoque. Bruno Marcil et Bernard Meney s’y glissent avec facilité, Olivier Morin, nouveau venu chez Ubu, étonne par son aisance, et Carl Béchard est sublime dans ce style de jeu, rejoignant les Charlots, Monsieur Hulot et Mr Bean de ce monde.

Les transitions entre la quinzaine de tableaux sont ponctuées par la musique légère et pétillante de Jérôme Minière, réalisés en simultanéité avec les acteurs et la projection d’un nouveau décor animé; ce qui donne parfois lieu à des jeux vocaux rappelant les Frères Jacques. Il est juste dommage qu’on ne retrouve pas plus de ces compositions vocales, comme le morceau de la finale, particulièrement réussi.

Les costumes de Linda Brunelle contribuent largement à la représentation des personnages aux allures franchouillardes. Subtilement bédéesque, dans des teintes de beige et de brun, avec la taille trop haute ou le pantalon trop court et définitivement ringard, le costume devient un allié de premier ordre pour aider les acteurs à camper ces personnages coincés à l’extrême.

Si Les Diablogues s’apparentent à l’univers pataphysique de l’Oulipo Show, il n’en atteint jamais la virtuosité. Ce qui ne nous empêche pas d’apprécier le jeu comique de cette distribution, mieux servie ici par la partie masculine, les deux femmes (Sylvie Léonard et Isabeau Blanche) ayant plus de difficulté à trouver la ligne de leurs personnages.

Les Diablogues 

Texte de Rolland Dubillard. Mise en scène de Denis Marleau. Une coproduction du Théâtre du Rideau Vert et Ubu Compagnie de création, jusqu’au 23 avril 2016.

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2016, il a enseigné le théâtre au Cégep de Saint-Hyacinthe et au Collège Shawinigan. Il a également occupé pendant six ans les fonctions de chroniqueur, critique et animateur à Radio Centre-Ville.

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