Critiques

Toute femme est une étoile qui pleure : Dire la violence

« J’atterris dans ce monde viril gratifiée d’une fente entre mes jambes de poupée en chair ». Ainsi s’ouvre le monologue Toute femme est une étoile qui pleure, du romancier et poète d’origine algérienne Karim Akouche, qui vit au Québec depuis 2008.

Dans une langue poétique et puissamment évocatrice, l’auteur dénonce les violences faites aux femmes, qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs. Mutilations, mariages forcés, soumission, humiliation… « Laisse-moi pleurer sur mon sort d’être née femme ». Une voix d’homme s’élève et demande, exige, revendique le droit au respect pour sa mère, sa sœur, sa fille, sa compagne. Pour toutes ces femmes violées, voilées, excisées, exploitées, répudiées.

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Marie-Anne Alepin, la comédienne et Francine Alepin, la metteure en scène, sont toutes les deux nées dans une famille syrienne ayant émigré au Québec au début du siècle dernier, comme tentent de le faire aujourd’hui des milliers de femmes et d’enfants à bord de rafiots improbables, avant de venir se heurter aux frontières européennes qui se ferment sur leur détresse et leur malheur. Sur nos écrans se déversent des images de la ville d’Alep, dévastée, massacrée, pendant que les grands de ce monde glosent sur leur impuissance internationale. Mais, sous les bombardements, ce sont des femmes et des enfants, victimes innocentes de la barbarie terroriste, qui meurent dans les plus atroces conditions. « Dans ce coin du monde, on donne aux garçons des tanks miniatures et des bouquets d’épines aux filles ».

Mère et sœur de toutes les femmes

Dans un décor composé de deux colonnes brisées et d’un moucharabieh, derrière lequel les femmes d’Orient recluses observent sans être vues la vie du dehors, Marie-Anne Alepin raconte avec sa voix et son corps l’histoire de l’une d’entre elles, une artiste emprisonnée pour avoir osé prendre la parole en public. Réduite au silence et à la solitude, elle (d)écrit sa résistance, avec des mots tatoués sur le corps. Tout comme elle, de nombreux artistes et intellectuels sont actuellement enfermés et châtiés pour leurs idées ; pensons à Raïf Badawi, pour ne citer que lui.

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« Les garçons naissent innocents et les filles coupables ». Coupables d’être femme, coupables de posséder ce formidable pouvoir de donner la vie, quand les hommes distribuent la mort. « Hommes de mes entrailles », dit la mère, meurtrie dans sa chair. À ce fils, ce père, cet amant, sortis du ventre d’une femme. « Mon pays est un radeau à la dérive ». Quel pays ? Le sien, le tien, le mien ? Cette femme est mère et sœur de toutes les femmes, de celles qui furent tondues à la libération pour « collaboration horizontale », de celles qui sont mutilées dans leur corps, de celles qui ont disparu parce qu’elles ont eu le malheur de naitre autochtones sur une terre que les hommes blancs se sont appropriés.

Malgré un jeu parfois convenu, sans grande modulation, le texte d’Akouche nous interpelle et nous touche. Si certains choix de mise en scène étonnent, comme le numéro de baladi qui semble tomber dans un folklore un peu déplacé, ces quelques réserves s’effacent vite devant la cause que l’auteur défend admirablement. Car cette parole est urgente et nécessaire. Comme le théâtre devrait l’être.

Toute femme est une étoile qui pleure

Texte : Karim Akouche. Mise en scène : Francine Alepin. Scénographie : Michel Saint-Amand. Costumes : Anne Séguin-Poirier. Éclairages : Stéphane Caissy. Accessoires et conception sonore : Alain Jenkins. Avec Marie-Anne Alepin. Une production de Kléos. À la Chapelle jusqu’au 10 décembre 2016.

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