Critiques

Rêve et Folie : Conscience malmenée

Toujours aussi ardent défricheur de textes, le vénérable Claude Régy arpente au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles la prose de l’Autrichien Georg Trakl. Inceste, folie et autres excès de l’âme sont dessinés par la poésie très texturée de cet auteur mort à 27 ans et prennent dans la pièce Rêve et Folie le chemin contemplatif et symboliste cher au metteur en scène français. Constant et rigoureux, fidèle à lui-même, Régy n’arrive toutefois pas à son niveau de magie habituel.

Pascal Victor

Pas de doute, alors que s’impose naturellement un respectueux silence dès l’entrée en salle des spectateurs, nous sommes bien dans un spectacle de Claude Régy. Ambiance sacrée, quasi-obscurité, atmosphère de recueillement : le maître français maintenant âgé de 93 ans entraîne d’emblée ses spectateurs dans une expérience archaïque, ramenant le théâtre à ses sources les plus lointaines. Et ce, avant même que s’allume faiblement le premier rayon de lumière sur la scène.

On n’en distingue pas bien la source, mais doucement le discret jet lumineux va faire apparaître une silhouette difficilement discernable : un fantôme dont les contours vont peu à peu s’affiner malgré la brume. Chez Régy, le corps et l’âme fusionnent dans un espace-temps vaporeux. Un brouillard qui dématérialise le réel pour mieux en capter l’essence et la fugacité. Une densité qui se décompose et se recompose constamment, dans un nuage spectral. Le comédien Yann Boudaud lance ses premiers mots, d’une voix d’abord fluette, laissant s’étirer les syllabes et faisant rebondir les sons de cette manière si caractéristique de l’esthétique Régy. Et on tend l’oreille, la lente énonciation invitant à un état si particulier d’attention.

Pascal Victor

Comme Peter Handke ou Tarjei Vesaas, auteurs nordiques dont Régy a exploré l’œuvre au cours de la dernière décennie, Georg Trakl est un poète avant tout soucieux de la matérialité de la langue. Les sons se répondent, formant des boucles sonores, et de lourds silences entrecoupent cette petite symphonie du verbe. C’est aussi une poésie sauvage qui exprime l’émotion et raconte la folie par un regard sur la nature agitée et la noirceur de la nuit, dans une ambiance de fin du monde étrangement sereine qui n’est pas sans rappeler la poésie marécageuse et imagée de Maeterlinck (notamment dans Pelléas et Mélisande). Les mots esquisseront peu à peu un personnage : la sœur du poète, qui apparaît à sa conscience dans un mélange de ravissement et de culpabilité. Trakl a commis l’irréparable, comprend-on, à mesure que le texte pénètre au plus profond de la folie et du fol amour qui ont entraîné l’inceste.

Au cœur de la pulsion et de la plus déchirante contradiction humaine, cette mise en scène s’appuie fermement sur le texte, en révélant tous les reliefs, et sur la présence planante et discrète de l’acteur, lequel évolue dans un registre de présence moins vaste et moins imposant que, par exemple, l’aguerri Jean-Quentin Châtelain, à qui l’on associe naturellement le travail récent de Régy. Yann Boudaud, à vrai dire, mise sur une vulnérabilité et un grain de voix cassé qui n’arrive pas toujours à rendre l’écriture palpable et à en restituer la grandeur.

Pascal Victor

De même, par une mise en scène plus discrète qu’à son habitude, la lumière et l’environnement sonore ne ponctuant que très peu le mouvement du texte, le spectacle de Régy s’avère plus proche du long fleuve tranquille que de l’expérience hypnotique et révélatrice qu’il a si souvent réussi à produire. Une rivière agitée par de doux remous plutôt qu’un océan porteur de l’immensité du monde. Néanmoins unique.

Rêve et Folie

Texte : Georg Trakl. Traduction : Marc Petit et Jean-Claude Schneider. Mise en scène : Claude Régy. Scénographie : Sallahdyn Khatir. Éclairages : Alexandre Barry. Son : Philippe Cachia. Avec Yann Boudaud. Une production des Ateliers contemporains (Paris). Au KVS BOX (Bruxelles), à l’occasion du Kunstenfestivaldesarts, jusqu’au 25 mai 2017.

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