Critiques

Monument 0 : Le sens des gestes

Selon la chorégraphe, vidéaste et performeuse hongroise Eszter Salamon, toute histoire est une fiction, même celle avec un grand H. Celle-ci serait une pure construction parce que l’on choisit de retenir certains éléments de la réalité plutôt que d’autres.

Ursula Kaufmann

Dans Monument 0 : Hanté par la guerre (1913-2013), l’artiste établie à Berlin s’est permis de faire la même chose, mais en privilégiant les voix occultées par le discours historique officiel, étouffées par le colonialisme, qu’elles proviennent d’Asie, d’Afrique, d’Océanie ou même d’Amérique.

De la centaine de danses tribales et guerrières retrouvées, grâce essentiellement à des documents vidéos, la chorégraphe en a retenu une cinquantaine, toutes apprises par ses danseurs en cours de création. La première mouture du spectacle, présentée à Hambourg en 2014, était d’ailleurs d’une durée double à celle de la version épurée à laquelle a droit le public montréalais. Exit, entre autres, les danses à géométrie circulaire que les spectateurs regardaient de l’extérieur.

Ursula Kaufmann

Ici, solos, duos, trios, quatuors, quintets et sextuors – présentés ainsi, en ordre croissant, comme si les rangs de la résistance ne cessaient de croître – usent de la frontalité pour confronter l’auditoire. Ainsi, souvent tous en ligne, les uns à côté des autres, les danseurs se livrent – sous un éclairage qui semble lui aussi s’intensifier tout au long du spectacle – à une gestuelle tantôt saccadée, tantôt fluide, voire sensuelle, tantôt tout à fait inusitée, tantôt rappelant vaguement le gumboot ou même, en de fugaces instants, les mouvements que pourraient esquisser un boys band ou les danseurs d’une comédie musicale hollywoodienne. Les voies tribales ne sont donc peut-être pas aussi impénétrables qu’on aurait pu le croire…

Énergie martiale

Multipliant sauts et grands pliés, les interprètes de Monument 0, d’origines et de morphologies diverses, démontrent une vigueur sans faille dans l’exécution de l’exigeante chorégraphie concoctée par Salamon. Les danseurs signent aussi l’essentiel de la trame sonore du spectacle, faite de chants, de percussions corporelles, de coups de bâtons frappés au sol ou sur une bouteille vide et même de leur respiration qui, à certains moments, ponctue sous une forme rythmique leurs déplacements, apportant ainsi un surcroît d’humanité à l’ensemble. Le seul son qui apparaisse aussi peu organique qu’irritant pour l’ouïe est un scillement si intense qu’il réduit le sifflet utilisé par l’un des solistes à une source de bruit bien inoffensive.

Ursula Kaufmann

Peut-être voulait-on simplement éviter que le public ne soit trop confortable face à des danses conçues, à l’origine, pour inciter au combat. Les costumes noirs élaborés par l’artiste et designer Vava Dudu, où sont représentés en blanc les os du squelette humain, poursuivent d’ailleurs certainement la même finalité. Vers la fin du spectacle, ceux-ci seront remplacés par de banales tenues contemporaines, comme pour rappeler que les guerres et les peuples laissés dans l’ombre des récits officiels n’appartiennent pas qu’au passé.

Monument 0 : Hanté par la guerre (1913-2013)

Chorégraphie : Eszter Salamon. Dramaturgie : Eszter Salamon et Ana Vujanovic. Éclairages : Sylvie Garot. Son : Wilfrid Haberey. Costumes : Vava Dudu. Avec Boglárka Börcsök, João Martins, Yvon Nana-Kouala, Luis Rodriguez, Corey Scott-Gilbert et Sara Tan. À l’Usine C, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 31 mai 2017.

À propos de

Journaliste culturelle, rédactrice en chef adjointe de JEU, elle est aussi, entre autres, chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour la Revue Lurelu et présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT).

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