Critiques

L’Authenticité, un sentiment : mode d’emploi : Paradoxe sur un comédien

L'Authenticité un sentiment mode d'emploiLeontien Allemeersch

Le groupe PME-ART a été fondé il y a 20 ans. « 20 ans l’an dernier », précise son créateur anglophone Jacob Wren en introduction de la lecture-performance qu’il anime en anglais devant une salle intime, au théâtre La Chapelle. C’est l’occasion de revenir sur une épopée théâtrale peu commune et internationale, de rendre hommage aux membres de PME-ART vivants et disparus, de « leur donner le crédit qu’ils méritent et qu’ils n’ont pas reçu ». La présentation de Jacob Wren s’appuie sur un livre rédigé pour souligner cet anniversaire : Authenticity Is a Feeling : My Life In PME-ART. À chaque chapitre, un projet théâtral différent. Ainsi se déroule aussi cette lecture-performance chronologique, savamment dégingandée, que l’on aurait tort de ne recommander qu’à quelques spectateurs et spectatrices initié·es. 

Si Jacob Wren a choisi de porter son livre à la scène, c’est avant tout pour apporter un supplément d’âme à la théorie de la performance et aux expériences qu’il relate dans son ouvrage; une façon de rendre sensible sa manière d’appréhender le théâtre, de mettre en œuvre sa quête artistique en même temps qu’il nous la présente : « rester soi-même en situation de performance ». Vaste programme…    

Vulnérabilité et authenticité 

L'authenticité un sentimentNikita Bala

La voix parfois vacillante, un peu à l’étroit entre l’écran sur lequel il projette des images d’archives de sa compagnie et la table d’ordinateur, le comédien ne cache pas sa gêne, ses doutes et ses oublis dans le résumé, ses moments de flottement et de malaises. Il les provoque même délibérément en évoquant sa dépression ou la disparition d’une amie. Son introspection publique n’est pas dénuée d’humour noir ou de zones d’ombres, toujours tendue vers le souci d’une intégrité totale entre « être soi et être acteur. » 

L’expression est lâchée : « le paradoxe d’être soi-même. » Habilement orchestrée, cette introspection ressemble à une conversation ouverte entre soi et le public (invité à poser des questions) et en rappelle une autre, à un autre siècle : le Paradoxe sur le comédien, de Diderot. Là non plus, il ne s’agit pas du développement organisé d’une thèse, mais d’un dialogue entre amis qui serpente à coups d’anecdotes et revient sur ses hypothèses. In fine, les considérations artistiques de Jacob Wren rejoignent celles de Diderot, sur la sensibilité de l’acteur, spectateur de lui-même, sur cette dualité où s’affrontent centre cérébral et sensibilité. Qu’est-ce que jouer ? Comment rester authentique? Se questionne Jacob Wren. Au XVIIIe siècle, Diderot le formulait en ces termes : « S’il [le comédien] est lui quand il joue, comment cessera-t-il d’être lui? S’il veut cesser d’être lui, comment saisira-t-il le point juste auquel il faut qu’il se place et s’arrête? »   

Anti-théâtre

L’Authenticité un sentiment mode d'emploiNikita Bala

Au fond, cette lecture-performance hybride épouse parfaitement la mission de PME-ART : démystifier les conventions théâtrales pour mieux revenir au rôle fondamental du théâtre. Rares sont les occasions où acteurs et actrices jouissent d’une heure et demie pour expliquer leur vision du jeu, d’un collectif théâtral. Dans un autre registre, la compagnie tgSTAN s’était emparée d’un questionnement similaire en osant adapter Le Paradoxe du comédien à la scène en 2003. 

Moins foutraque, plus modeste et plus audible aussi, Jacob Wren réussit à son tour son pari. 

L’Authenticité, un sentiment : mode d’emploi

Présenté en anglais uniquement. Lecture-performance : Jacob Wren. Costumes : Claudia Fancello. Direction technique et éclairages : Paul Chambers. Direction de production : Nikita Bala. Une production de PME-ART (Montréal), présentée à La Chapelle jusqu’au 8 mai.  

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