Opinion

Apprendre à tout perdre pour gagner en force

© TNM

13 mars 2020

Toute la troupe de Lysis est réunie dans la salle de répétition du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) pour poursuivre inlassablement la mise en espace de l’ensemble choral, qui devrait permettre de faire surgir du texte de Fanny Britt et Alexia Bürger une vérité intime et universelle.

Voici comment cela commençait.

Voici comment cela commençait vraiment :

« Quand elle arrivera on ne la croira d’abord pas / On lui donnera des airs de carnaval, de déguisement / On la prendra pour un spectacle / On fera jouer de la musique derrière elle pour rythmer les pas de son entrée / Elle pensera que c’est pour lui dire : / Entre, viens ! On t’attendait depuis si longtemps. »

Les voix sont puissantes, fortes. La recherche du langage du corps, dirigée avec sensibilité par la chorégraphe Jocelyne Montpetit, et l’ambiance sonore guerrière, créée par Philippe Brault, enveloppent le Prologue-Présage d’une ambiance de fin du monde.

Ils étaient 15 comédiennes et comédiens dans notre espace de création. On attendait impatiemment l’arrivée des trois musiciennes, qui devait se faire la semaine suivante.

J’étais si heureuse que le TNM puisse offrir un plateau imposant à une création écrite par des femmes et qui orientait le regard des personnages féminins non plus sur les préoccupations des hommes mais sur leur propre compréhension du monde.

Dix-huit artistes : hommes et femmes réuni·es dans leurs différences d’âge, de culture, de parcours artistique, portant ensemble une parole d’autrices qui focalisait sur le féminin face au pouvoir patriarcal. Ce thème est au cœur de la pièce. Il s’est imposé sans agressivité ni plainte ni supplication. L’agora dans laquelle nous avons choisi d’évoluer plaçait le discours dans la sphère politique, comme cela se déroulait sans doute chez les Grecs alors que le théâtre faisait office de téléjournal de l’époque. On s’y rassemblait pour savoir si Troie brûlait encore, si le royaume de Thèbes était toujours soumis à la dictature d’un tyran, si les prémonitions de Cassandre allaient rejoindre la réalité !

Mais voilà ! Ce samedi 13 mars 2020, la nouvelle est tombée comme un rideau de théâtre, trop lourd pour être relevé, trop tôt pour permettre au spectacle d’arriver au terme de sa gestation, trop violente pour ne pas laisser des séquelles dans un milieu déjà ébranlé par les nouvelles qui annonçaient le pire.

Nous n’avons pas eu le temps de faire nos adieux au projet, au public qui ne verrait pas de sitôt cette création et à la troupe qui, au fil des laboratoires, était devenue une famille reconstituée mais unie, solide.

La salle de répétition du TNM est désormais déserte et une partie de la scénographie s’y trouve toujours. La scène est hantée par les fantômes des Trois Sœurs, qui se sont évaporés dès que la fermeture des lieux de rassemblement a été annoncée. Là aussi, la sortie s’est faite dans l’ombre, les loges se sont vidées en silence et, depuis, je me promène dans un théâtre qui, sans la présence des artistes et du public, est privé de son essence, de sa véritable raison d’être.

Nous voici donc confronté·es à l’épreuve du vide, de l’inconnu, partageant ainsi avec l’ensemble du monde l’espace tragique de nos vies, que le théâtre s’efforce tant de comprendre, d’expliquer, de mettre en lumière. Cette fois-ci, l’anormalité nous dépasse, car ce n’est plus sur une scène que les personnages meurent par centaines, par milliers, comme dans les pièces d’Euripide ou de Sophocle, mais dans les hôpitaux, les CHSLD, les résidences pour aîné·es, les foyers où la violence éclate, les milieux défavorisés, marginalisés.

Les femmes et les hommes ne sont pas nés pour mourir mais pour créer.

Malgré la crise, les annulations à répétition, les reports, les deuils à faire, ma concentration sur le rôle essentiel que joue l’art vivant est demeurée la même. Je reste convaincue que nous allons revenir au théâtre vivant pour entendre des cœurs d’artistes qui feront écho à une multitude de voix rêvant de métamorphoser la douleur en une force créatrice.

Je crois que le théâtre va encore nous permettre de vivre ENSEMBLE car, s’il peut apporter une réponse au questionnement de la pérennité de nos scènes, c’est en faisant acte de résistance. Finalement, le théâtre n’a pas peur de l’échec, car ce dernier est intimement lié au risque de la création, et c’est pour cela qu’il nous permettra de grandir en force.

TNM© Dominic Blain

La scénographie de Lysis, conçue par l’artiste visuelle Dominique Blain, projetait une série de portraits de femmes confinées dans des cadrages étroits symbolisant l’enfermement, la claustration dont elles sont victimes. Depuis, ces mots ne résonnent plus de la même manière. Je ne dis pas que la pièce anticipait ce qui nous arrive quand on mesure la solitude des gens qui s’animent dans leurs petites cases, mais elle ne perdra certainement pas de son actualité lorsqu’elle verra le jour au TNM. C’est un engagement ! C’est une promesse !

D’ici là, le livre existe. Il contient à lui seul tous les niveaux d’interprétation par une juxtaposition juste et sensible des voix et une prise de parole percutante et nécessaire.

Voilà comment cela a commencé.

Voilà comment cela a commencé vraiment.

« Elle verra comme en rêve les figures qui l’ont précédée / Dans l’abime d’une histoire répétée tant de fois qu’elle donne le tournis / Des corps empilés / Une fosse d’où on entend à l’infini les cris monter comme dans cet air que nous aimions bien, Adorée, tu t’en souviens, dedans il y avait la reine de Carthage et l’amour la perdait / Comme dans toutes les histoires l’amour la perdait. »

Lorraine Pintal
Metteure en scène
Directrice artistique du TNM


Note : Les deux citations sont tirées de la pièce Lysis, signée par Fanny Britt et Alexia Bürger (Atelier 10, 2020).