Section réservée

La numérisation des archives des arts de la scène

Artistes, collectifs ou lieux de représentation, nombreux sont ceux qui constituent des archives, personnelles ou institutionnelles, au long de leur existence professionnelle. Pourquoi numériser les archives ? Une experte en technologies de l’information livre sa réflexion sur l’intégration du numérique dans le domaine culturel.

 

Qu’il s’agisse d’une collecte systématique de matériel afin de créer un ensemble de documents, organisés et structurés selon les règles de l’art, ou d’une accumulation de souvenirs personnels, ces archives sont les traces d’événements. L’intention de documenter et de préserver répond à la nature éphémère de la dimension performative des arts de la scène. On archive pour documenter les sources, la démarche et les conditions dans lesquelles la création est donnée en représentation. L’intention n’est pas de tenter de reproduire à l’identique, mais d’approfondir la connaissance de la « grammaire » spécifique des créateurs ainsi que des éléments essentiels à la compréhension de la démarche artistique.

La documentation, la préservation et l’accessibilité de la création et de la production contribuent au patrimoine des différentes pratiques artistiques et culturelles. Cela n’a rien de nouveau, même si ça ne se fait pas toujours dans les meilleures conditions ni avec les ressources financières adéquates. L’apparition de programmes de soutien à la numérisation a sensibilisé des acteurs du milieu à l’intérêt, pour eux-mêmes et pour le domaine culturel, de valoriser les ressources informationnelles que constituent ces fonds d’archives.

Notons le rôle central de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui a le mandat de conserver les affiches et programmes de spectacles. Les éditeurs ont l’obligation de les lui confier (dépôt légal). Or, l’impressionnante collection accumulée par BAnQ est en cours de numérisation. L’institution joue quelquefois un rôle de partenaire, notamment pour le traitement et la valorisation du Fonds du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), qu’elle a constitué en 1971 et qui est, depuis, ponctuellement enrichi.

Pour Lorraine Pintal, directrice du TNM, en entrevue sur le site de BAnQ, « il est très rare que le metteur en scène nous demande de voir soit la vidéo d’une production, soit les photos, ou encore les cahiers de régie. Mais il y a des exceptions […]. Nos metteurs en scène démontrent souvent plus de curiosité pour les productions qui ont été montées à l’étranger, à l’Odéon, à la Comédie-Française ou ailleurs. Il semble que ce qui est étranger les interpelle ou les inspire davantage, sans doute par crainte d’être influencés par ce qui a déjà été accompli par leurs pairs. Nos archives et celles qui sont conservées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), dans le fonds du TNM, servent donc davantage aux chercheurs en théâtre, aux étudiants et au public en général qu’aux créateurs proprement dits1. »

En pensant aux efforts à investir pour l’organisation et la conservation d’archives, bien des organismes s’interrogent sur les bénéfices de telles activités. Or, c’est bien au-delà de la mission de préservation que se réalise la valeur de ces actifs.

Diffusion, réutilisation, (re)création

Fondation Jean-Pierre Perreault

À la mission de préservation, on doit ajouter l’importance stratégique de la diffusion. Les archives donnent accès à une information riche et diversifiée sur des événements artistiques et culturels qui ne peuvent être connus et expérimentés en dehors des représentations. Elles contribuent ainsi à la découverte et à la promotion.

Pour Guy Berthiaume, bibliothécaire et archiviste du Canada qui s’exprimait sur l’accessibilité des archives dans le cadre du Sommet de la découvrabilité, en 2016, « plus les gens, justement, voient les collections, plus ils sont tentés de visiter. Ce n’est même pas une question de dire “on va désinvestir dans le physique au profit du numérique”. C’est que l’un nourrit l’autre2. »

La mise à disposition de documents d’archives sous forme de contenus numériques favorise la découverte et la reconnaissance des créateurs d’œuvres, mais aussi des éclairagistes ou des concepteurs de costumes, par exemple. Ces contributeurs, qui sont également des créateurs, demeurent autrement dans l’ombre. La diffusion d’archives accroît les possibilités de réutilisation comme sources d’inspiration, d’information sous forme de notes, d’images et d’enregistrements sonores.

En somme, la numérisation des archives fait rayonner davantage le talent et les créations de nos artistes, au Québec et ailleurs dans le monde. Elle permet à des créateurs, à des chercheurs et à des producteurs, d’autres disciplines et pratiques culturelles, voire même d’autres secteurs d’activité, d’y puiser un apport créatif. Elle améliore enfin les conditions d’accès et de réutilisation des archives pour les initiés et les amateurs.

Une mémoire qui n’est plus figée dans le temps

Fondation Jean-Pierre Perreault

La culture numérique en émergence nous invite à un nouveau regard sur le cycle des archives. Elle facilite la mise en commun de connaissances, la création de liens entre des pratiques, des personnes et des lieux. Un projet de numérisation peut également conférer un rôle central aux « experts métiers », ceux qui détiennent la connaissance d’un domaine ou d’une pratique, afin de donner aux archives la vision et la voix du créateur, plutôt que celle de l’archiviste. De plus, l’intégration du numérique apporte de nouveaux outils pour la captation et la collecte de traces, permettant à un plus grand nombre d’individus de participer à la constitution d’archives, notamment par le partage de fragments sur les réseaux sociaux, avant, pendant et après un spectacle.

Devant une documentation abondante, certains se demandent s’il n’y a pas un risque d’« inflation mémorielle » telle qu’évoquée lors du colloque Processus de création et archives du spectacle vivant : manque de traces ou risque d’inflation mémorielle ?, dirigé par Sophie Lucet, professeure en études théâtrales à l’Université Rennes 2 : « Il est désormais possible de participer à une vaste collecte de traces de multiples sortes, voire de procéder à la constitution d’une documentation qui semble avoir un “devenir” d’archives, que la mémoire numérique permet de stocker, apparemment sans limites. Une crise liée à cette nouvelle possibilité risquerait alors de s’ajouter à la première évolution ; l’apparition de nouveaux outils suscitant un risque d’inflation mémorielle interrogeant la notion même de conservation du passé. »

Voilà qui devrait nous amener à réfléchir, dès maintenant, sur les mécanismes à mettre en place pour sélectionner, qualifier, organiser et mettre en relation les éléments pouvant résulter de contributions citoyennes.

Garder la mémoire vivante

On ne peut qu’apprécier la création de programmes de soutien à la numérisation d’archives et de contenus culturels. Cependant, numériser des archives n’est pas une finalité, mais un moyen. Cette opération devrait être considérée comme la partie technologique d’un projet qui serait totalement intégré à la mission et à la stratégie d’une organisation. Malheureusement, bien des programmes de numérisation sont centrés sur le traitement mécanique et la mise en ligne de documents, aux dépens des composantes essentielles qui sont leurs principaux facteurs de réussite. Ces projets sont, en général, peu documentés publiquement. Les organismes qui reçoivent de l’aide redoutent les commentaires et les critiques, ils demeurent donc discrets. De plus, la plupart des projets sont des versions numériques de projets d’archivage classiques. La numérisation peut cependant apporter de réels bénéfices si elle permet de constituer un ensemble d’informations répondant aux besoins d’utilisateurs cibles. On doit y retrouver une intention, de la collaboration, une ouverture sur le milieu et des moyens pour connecter cette mémoire à la culture et à la connaissance mondiale. Les boîtes chorégraphiques de la Fondation Jean-Pierre Perreault (FJPP) offrent un bon exemple de projet de numérisation d’archives ayant un impact durable sur un secteur potentiellement plus étendu que celui de la danse. Le système d’annotation constitue à lui seul un sujet d’article et ne sera donc pas abordé pour mettre de l’avant les éléments plus pertinents à l’ensemble des arts de la scène.

La mission de la FJPP va au-delà de la préservation de l’œuvre du chorégraphe. Cette intention se manifeste, notamment, avec Espaces chorégraphiques 2 (EC2), un lieu voué à la création et à la documentation en danse contemporaine et actuelle au Québec. Ouvert aux créateurs, aux interprètes, aux chercheurs, aux enseignants et aux critiques, EC2 a amorcé une collection de boîtes chorégraphiques contribuant au patrimoine de la danse. Chaque boîte rassemble la documentation relative à une œuvre spécifique d’un chorégraphe.

La collection des boîtes chorégraphique est un projet de numérisation d’archives représentatif des défis et possibilités du numérique en culture et, plus particulièrement, pour les arts de la scène. Tout d’abord, le projet est articulé autour d’une intention précise pour des utilisateurs bien identifiés. Ensuite, l’information est organisée et structurée en fonction des types d’utilisateurs et de leurs besoins. Mais c’est essentiellement a composition du contenu, élaborée par la Fondation à partir d’une proposition d’une spécialiste du domaine, Ginelle Chagnon, qui accorde à l’ensemble sa plus grande valeur. Cette collection est appelée à stimuler la vitalité de la danse au Québec et la reconnaissance de ses créateurs, interprètes et productions. Cela pourrait stimuler des initiatives ayant un fort impact sur la valorisation des archives numériques, comme l’adoption de bonnes pratiques de documentation numérique. Numériser des documents ne rend pas leur contenu repérable et exploitable par des moteurs de recherche. Il faut documenter les éléments d’archives par des métadonnées (données structurées qui, à l’image de fiches bibliographiques, documentent chaque création et contenu). La Stratégie canadienne de numérisation du patrimoine documentaire (snpd.ca) fournit une piste en imposant aux bénéficiaires de ses aides d’« accepter d’ajouter les métadonnées du domaine public et de rendre les objets numérisés publiquement accessibles, tout en respectant les contraintes d’ordre éthique, culturel et juridique ».

Un projet de numérisation d’archives est une occasion d’expérimenter une véritable démarche collaborative au sein d’une organisation et de son écosystème. Des outils communs favoriseraient des échanges, des partenariats et l’élaboration de projets conciliant des intérêts individuels. La FJPP pourrait envisager d’ouvrir son initiative aux acteurs du secteur (artistes, troupes, centres d’artistes…) afin que ces derniers puissent apprendre à créer une boîte chorégraphique. De la même façon, des théâtres et des artistes pourraient partager des ressources et réaliser ensemble ce qu’il leur est difficile de faire seuls.

Bibliothécaire spécialiste des bases de données, Josée Plamondon a développé une expertise à l’intersection des sciences de l’information et des technologies de l’information. Ses interventions, notamment dans le domaine de la culture, concernent la valorisation de l’information dans un contexte numérique.

Notes :

  1. Guy Berthiaume, « Entrevue avec Lorraine Pintal », À rayons ouverts, no 89 (printemps-été 2012).
  2. Guy Berthiaume, « L’accessibilité des archives passe par la numérisation : Une réflexion s’impose sur les choix à faire », Sommet de la découvrabilité [web], 2016.

À propos de

Bibliothécaire spécialiste des bases de données, Josée Plamondon a développé une expertise à l'intersection des sciences de l'information et des technologies de l'information. Ses interventions, notamment dans le domaine de la culture, concernent la valorisation de l’information dans un contexte numérique.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *