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La téléprésence, un outil pour les régions

Développées par la Société des arts technologiques de Montréal afin de mettre en réseau 20 lieux de diffusion du Québec, les stations de téléprésence Scénic constituent l’appareillage visible de l’ambitieux projet Scènes ouvertes. CD Spectacles, diffuseur de Gaspé, est l’un de ces lieux. Sa coordonnatrice aux projets numériques partage son expérience.

Dès les années 1970, Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz démarrent l’Electronic Café International (ECI), une combinaison café-espace de performance en Californie. Ils y créent des rendez-vous virtuels et artistiques, dont le projet Satellite Arts Projects en 1977. On commence alors à entendre des expressions telles que « art télématique » et « théâtre numérique ». Naissent ensuite plusieurs projets de résidences ou de répétitions d’artistes en téléprésence. Puis, la technologie Skype émerge en 2003, et certains imaginent déjà des spectacles en réseau.

À la Société des arts technologiques de Montréal (SAT), l’idée de faire de la transmission audio-vidéo suit le mouvement mondial et prend vie autour de l’expérience Rendez-vous… Sur les bancs publics, présentée en 1999 : des stations de téléprésence relient l’espace devant l’entrée du Musée d’art contemporain à Montréal avec la Place d’Youville à Québec. Ce concept de Luc Courchesne, créateur en arts médiatiques et numériques, et Monique Savoie, actuelle directrice de la SAT, permet aux passants des deux villes d’échanger des messages. La même année, le projet PropulseART permet aux groupes physiquement séparés de se connecter virtuellement. L’axe de téléprésence s’y développe en 2003 dans un programme de recherche appelé Territoires ouverts, coordonné par le designer et concepteur multimédia René Barsalo. Plusieurs projets en découlent de 2005 à 2010, dont [Ré]création par The National Parcs, un événement qui se tient simultanément à la SAT à Montréal et à l’auditorium du cégep de la Gaspésie et des Îles à Gaspé.

Plus près des artistes, le programme Contamine visait la création de résidences croisées nationales et internationales, s’appuyant entre autres sur les premières versions de la station Scénic. À la suite d’une résidence, la compagnie insanë présente Dieu est un DJ, un projet de théâtre à distance. Le texte de Falk Richter est mis en scène par Julien Brun (Genève) et Vincent de Repentigny (Montréal). Réunis grâce au réseau, les deux plateaux dialoguent en simultané à la recherche d’un espace commun ; les deux acteurs verront l’image de l’autre sur l’écran.

En 2016 et 2017, 20 lieux de diffusion au Québec s’équipent de la station Scénic. Des ateliers de formation et d’appropriation sont proposés aux diffuseurs par la SAT, ainsi qu’un soutien technique à distance et un espace de partage de connaissances créatives et technologiques. La station Scénic est équipée d’un logiciel sur mesure permettant plusieurs connexions simultanées, en téléprésence ou en diffusion directe (streaming). Elle est livrée avec une caméra numérique haute définition (HD), à laquelle d’autres caméras peuvent s’ajouter pour réaliser des captations sur plusieurs plans. Dans les dernières années, plusieurs télévisions communautaires au Québec se sont dotées d’équipements HD, mais manquent d’occasions ou de ressources pour bien les utiliser. Elles peuvent désormais collaborer avec les diffuseurs équipés de la station Scénic, notamment dans les régions où les médias communautaires s’étiolent.

La qualité de la bande passante demeure un élément clé. La station est à son plein potentiel avec un débit synchrone de 100 mégabits par seconde, en téléversement ou en téléchargement. Les frais associés à la connexion à un réseau à large bande sont élevés, et l’utilisation d’une telle bande passante est bien souvent ponctuelle, dans le cas d’événements de téléprésence. Un partenariat avec un fournisseur adhérant à la réalité et à la mission du diffuseur est, dans ce cas, quasiment indispensable.

La médiation culturelle numérique

Marie-Claude Brière

CD Spectacles, diffuseur pluridisciplinaire, produit 110 événements par année, dont près de 50 spectacles professionnels, avec une dominante en danse contemporaine, en théâtre de création et en musique de concert. S’ajoutent 30 activités liées à la médiation culturelle, 20 événements scolaires et 35 événements indépendants. Comment permettre aux publics de Gaspé (15 000 habitants sur 400 km, dont 13 % d’anglophones) de découvrir un processus créatif en théâtre, de participer à la naissance d’une œuvre, de décoder une scénographie ? Dès 2012, CD Spectacles propose des activités de médiation culturelle avec l’apport du numérique. Pour se rapprocher des artistes et combler la soif de rencontre entre l’œuvre, l’artiste et le citoyen, le diffuseur met en place le projet La Cité, qui vise à initier et à intégrer les jeunes issus des régions éloignées des centres de création artistiques à la production d’un spectacle grâce aux technologies de l’information.

Cette même année débute une première résidence virtuelle avec le Théâtre le Clou autour de la pièce Éclats et autres libertés. Créée à la Maison Théâtre à Montréal, en coproduction avec le Centre national des Arts d’Ottawa, la pièce met en vedette quatre jeunes qui carburent à la pensée libre et créative. Une enseignante de français de Gaspé a construit son cours de 4e secondaire à partir d’éléments de la pièce (photos, extraits…) déposés sur un site privé, d’entrevues avec les comédiens par Skype, d’échanges avec les concepteurs, de jeux de pastiches. Mais, avec la technologie Skype, sur le réseau Internet à faible débit et surprotégé de l’école, avec des « ordinausaures », les résidences virtuelles relèvent de l’exploit !

Plus tard, en 2014, arrive le projet CRASH de la compagnie Manon fait de la danse. Manon Oligny développe une œuvre en résidence dans plusieurs maisons de la culture. Gaspé s’ajoute au groupe de façon virtuelle. Une enseignante de français oriente son cours de 3e secondaire autour de CRASH, en organisant des entrevues avec les danseurs. Lorsque l’œuvre arrive à Gaspé, les adolescents suivent un atelier de danse contemporaine. C’est très émouvant de voir des jeunes gagner en confiance et se sentir compétents devant une œuvre de danse contemporaine si codée et pointue.

À la suite de multiples situations frustrantes, tels des connections coupées ou abandonnées, les délais et la latence disproportionnés, qui ont généré perte de temps pour les artistes et de motivation pour les jeunes, CD Spectacles s’est tourné vers la station Scénic.

Avec la station Scénic

Marie-Claude Brière

Depuis 2017, deux autres projets sont en préparation : le premier avec le Théâtre de l’Avant-Pays, de Montréal, pour Fils de quoi ?, et l’autre avec le Théâtre les Amis de Chiffon, de Chicoutimi, pour Ulysse et Pénélope. Programmés en 2019, les spectacles feront l’objet d’un travail de préparation, réalisé avec Scénic. Compte tenu de sa réalité géographique, CD Spectacles veut collaborer avec des artistes désireux de développer un réseau d’humains audacieux, motivés par les défis de la téléprésence. Maintenant, la prochaine étape est de mettre la station entre les mains des créateurs.

Le Théâtre de l’Avant-Pays a opté pour une stratégie qui consiste à « pratiquer à se pratiquer » dans le cadre des Journées de la culture 2018. Son projet, intitulé « L’objet, le témoin du patrimoine », a été conçu pour expérimenter le théâtre d’objets par la création d’une scène faite de deux plateaux en deux lieux (à la SAT et à Gaspé). D’autres rencontres se poursuivront en 2019 avec une nouvelle cohorte de jeunes, en attendant la représentation de Fils de quoi ?

Le deuxième projet se déroule avec des classes de maternelles de Gaspé et de L’Assomption. Le choix de travailler avec des petits a été privilégié, car la pression de performance est moins présente avec cette clientèle. Les enfants reçoivent Ulysse et Pénélope, le conte de Louise Portal, correspondent entre eux par une bouteille à la mer dessinée et postée, apprennent les métiers de la scène et se retrouvent, en juin 2019, en téléprésence pour jouer des saynètes de leur cru.

La téléprésence impose de créer de nouvelles pratiques de travail et de collaboration. Le temps consacré à cela est un investissement qui doit être financé. Les impacts sur les ressources humaines sont bénéfiques, car ce type de projet soude les équipiers et les artistes, en permettant d’avoir un respect du travail de l’autre, de grandir professionnellement, particulièrement en région, où les occasions de formation continue sont rares. Il est important de poursuivre les initiatives développées selon les leçons apprises par le projet pilote de la SAT, en finançant les ressources humaines, dont ces nouveaux régisseurs numériques œuvrant à la coordination des projets de téléprésence chez les diffuseurs. Il faut également faciliter les résidences des créateurs de contenus et leurs déplacements en région, en particulier celles des compagnies de théâtre de création, pour garder l’art de la scène bien vivant.

 

À propos de

Marie-Claude Brière est coordonnatrice aux communications et aux projets numériques pour CD Spectacles, à Gaspé. Elle est également consultante depuis 2006 (agence mcbriere) et administratrice du Technocentre des technologies de l’information et des communications #StratNumGaspésie #IciPousselaCulture.

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