Critiques

Whitehorse : De la BD au théâtre

Adaptation de la bande dessinée éponyme de Samuel Cantin (à qui l’on doit aussi Vil et misérable ainsi que Phobies des moments seuls) signée par son auteur, Guillaume Laurin et Sébastien Tessier, Whitehorse est le résultat d’un laboratoire de création tenu chez Duceppe. En attendant que la pièce éclose en bonne et due forme, elle est mise en lecture par Simon Lacroix. Si on se permettra d’émettre l’hypothèse selon laquelle la formule aurait été plus heureuse en salle qu’à l’écran, il reste que l’équipe de comédiens et comédiennes, même debout derrière un micro, face au public et texte à la main, arrive à donner vie à une galerie de personnages colorés et vrais, ainsi qu’à nous faire découvrir une œuvre à la fois loufoque, caustique et ancrée dans son temps.

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Plusieurs types d’humour (noir, absurde, satire) sont donc déployés pour tracer un portrait acerbe du milieu du cinéma québécois avec sa vénération pour le Festival de Cannes, ses génies du moment et leurs lubies, son impitoyable hiérarchie et ses relations parfois malsaines. Henri (très habile Sébastien Tessier), le héros de Whitehorse, orbite autour de cette sphère iridescente par l’entremise de son amoureuse, Laura (fort juste Charlotte Aubin), actrice, mais, lui-même écrivain en devenir – du moins le souhaite-t-il –, c’est entre autres avec la réussite des autres qu’il entretient des rapports délétères. Avec son estime de lui-même et sa propre finalité aussi, car une docteure excentrique (interprété de délectable façon par Marie Brassard) lui a diagnostiqué un bien étrange syndrome…

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Derrière la caricature, la parodie et la fantaisie délirante, se cache donc une réflexion, voire une quête, ontologique. Laura, confrontée à un réalisateur mégalomane, saura-t-elle rester fidèle à elle-même ? Son amie Nathalie, au parcours de comédienne moins auréolé de succès, pourra-t-elle s’arrimer à une démarche artistique authentique qui ne sera pas un prix de consolation ? Henri sera-t-il en mesure de cesser de s’atrophier dans l’ombre du triomphe des autres ? À l’ère des réseaux sociaux et de la course effrénée à la performance et à la reconnaissance, ces défis semblent considérables. Il y a même jusqu’à cet enfant acteur, campé avec une truculence déconcertante par le jeune Joey Bélanger, monstrueux d’ambition et d’égocentrisme, prêt à instrumentaliser ou à évincer quiconque se trouve sur son itinéraire vers la gloire, qui laisse présager le pire pour les générations à venir.

Bref, tout cela concourt à nous faire trépigner d’impatience en attendant de voir prendre pleinement vie l’univers déjanté mais éloquemment métaphorique de Whitehorse.

Whitehorse

Texte : Samuel Cantin. Adaptation : Samuel Cantin, Guillaume Laurin et Sébastien Tessier. Mise en scène : Simon Lacroix. Dramaturgie : Catherine Chabot. Réalisation : Léa Dumoulin. Avec Charlotte Aubin, Joey Bélanger, Éric Bernier, Marie Brassard, Sonia Cordeau, Guillaume Laurin, Étienne Lou et Sébastien Tessier. Une coproduction de Couronne Nord et de Duceppe offerte en webdiffusion jusqu’au 20 mars 2021.

Journaliste culturelle, rédactrice en chef adjointe de JEU, elle est aussi, entre autres, chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour la Revue Lurelu et présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT).

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