Critiques

Soirée de gigue contemporaine virtuelle : Électriser la gigue

« Un vaisseau spatial. Deux hommes en fuite. Télétransportés. Comment vont-ils s’en sortir ? » Ce pourrait être la première ligne d’un synopsis de film de science-fiction. Pourtant, il s’agit de l’entrée en matière de La Soirée de gigue contemporaine virtuelle, présentée par Bigico. On y découvre quatre propositions singulières, où la gigue est réinventée, actualisée et électrisée, qui prouvent que cet héritage rythmé peut être un matériau riche en danse contemporaine.

Après 16 ans d’existence, Bigico, diffuseur spécialisé en gigue contemporaine, semble loin d’avoir épuisé son filon. En invitant des chorégraphes ainsi que des danseurs et danseuses à revisiter cette danse traditionnelle, à la moduler et à s’en inspirer pour composer des œuvres expérimentales, il propose chaque deux ans une soirée à cheval entre patrimoine et avenir. Et cette année, pandémie oblige, l’événement s’invite dans les cuisines et les salons.

Valérie Sangin

La prémisse aux accents intergalactiques permet d’introduire la chorégraphie Espace de Lük Fleury, directeur général et artistique de Bigico. Si le sujet, bien que décalé, pouvait laisser présager un exercice de style un peu plaqué, la complexité technique et les subtilités du langage chorégraphique nous rassurent rapidement sur la profondeur de la proposition.

Les interprètes Olivier Arseneault et Antoine Turmine attaquent avec un intéressant mélange de légèreté, de finesse et d’habiletés acrobatiques une partition gestuelle sans temps mort, qui nous tient en haleine. Pendant que leurs pieds imposent un phrasé rythmé, allégé par des sauts et des tours gracieux, leurs bras semblent vouloir s’envoler. Les moments de synchronisme, les mouvements en canon et les décalages, où ils conjuguent des mouvements quelque peu différents en simultané, forment une construction cohérente et savamment dosée. Un éclairage évoquant des lumières venues du ciel et quelques vues en plongée judicieusement placées bonifient le tout.

La seconde proposition, de Sandrine Martel-Laferrière, s’intitule Une gigue sur le cœur. Avant d’entrer en scène, la danseuse nous explique, en chuchotant dans un micro, qu’elle a enfilé un cardiofréquencemètre et que ses battements cardiaques, retransmis en direct, feront partie de la trame sonore. Son costume noir et beige et les mouvements (grands pliés et jeux de pointes) rappellent par moments body_remix/les_variations_goldberg de Marie Chouinardbien que nous soyons ici dans une danse avec plus de souffle, de poids et de charge émotive, voire sportive. Les séquences au sol et le jeu du corps avec une ligne rouge lumineuse, qui traverse le plateau comme un fil d’équilibriste, sont intéressants. Graduellement, toutefois, la chorégraphie s’essouffle et tatillonne, et l’effondrement annoncé (« Ouvrir son cœur jusqu’à l’effondrement », disait l’introduction) s’étire un peu trop.

S’accorder, un face-à-face entre le gigueur Jonathan C. Rousseau et le musicien Thierry Clouette, est une improvisation plus près de la gigue traditionnelle, où la danse se concentre essentiellement dans les jambes. L’évidente dynamique entre le joueur de bouzouki et le danseur, qui donne parfois des directives en faisant des signes avec ses mains, ressemble à un jeu où les variations de vitesse et d’intensité engendrent une conversation gestuelle bien articulée. Le frottement des semelles et celui des cordes créent une belle finale.

Le programme se termine sur un duo intitulé L & L, qui retrace une journée dans la vie d’un couple. Le thème est certes un peu usé, mais offre néanmoins une structure claire aux chorégraphes et interprètes Vincent-Nicolas Provencher et Mélissandre Tremblay-Bourassa. D’abord debout, écrasé·es l’un sur l’autre comme au réveil, l’homme et la femme enchaîneront les portés (souvent c’est elle qui le porte, lui), les rapprochements et les éloignements, les contacts chargés d’intensité. Les mouvements rapides donnent l’impression d’assister à une conversation continue, échevelée, incessante, avec ses moments de tension et de tendresse. Une mélodie au clavecin (un peu forte, côté volume, alors que l’instrument est si subtil dans une salle de concert) et le son d’une boîte à musique évoquent tour à tour l’intime et le public. Le début de la chorégraphie est repris à la fin, créant un éternel recommencement.

Les quatre propositions composent un panorama varié, prouvant que la gigue est un langage gestuel plus éloquent qu’on pourrait le penser de prime abord. Les pieds peuvent marteler sur tous les tons, aller chercher tant le rythme que l’émotion, que les danseurs et danseuses soient couché·es au sol ou juché·es sur la pointe des orteils.

Soirée de gigue contemporaine virtuelle

Espace Chorégraphie : Lük Fleury. Environnement sonore : Pierre-Luc Sénécal. Costumes : Cloé Alain-Gendreau. Avec Olivier Arseneault et Antoine Turmine.
Une gigue sur le cœur Chorégraphie et interprétation : Sandrine Martel-Laferrière. Environnement sonore : Nans Bortuzzo.
S’accorder Chorégraphie : Jonathan C. Rousseau. Avec Thierry Clouette et Jonathan C. Rousseau.
L & L Chorégraphie et interprétation : Vincent-Nicolas Provencher et Mélissandre Tremblay-Bourassa. Musique : Gabriel Girouard, Jean-François Bélanger et Bernard Falaise. Réalisation : Nicolas Gouin. Direction de la photographie : Guillaume Shea Blais. Éclairages : Simon Deraspe.

Une production de Bigico offerte en webdiffusion sur latrame-resonances.com jusqu’au 15 avril 2021 et en tournée dans plusieurs maisons de la culture de Montréal.

 

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