Critiques

Violette : La chambre des secrets

Catherine Bourgeois n’a pas attendu la suggestion du gouvernement québécois pour renouveler son art. La directrice de la compagnie Joe Jack et John réfléchissait à sa nouvelle création, Violette, depuis la première vague d’agressions non dénoncées en 2015. Sentant que le sujet des abus sexuels représentait un défi sur scène, elle a décidé de faire appel à la technologie de la réalité virtuelle (RV) pour aborder ce sujet de l’intime. Avec raison.

Le spectacle comprend du jeu en direct et une expérience RV avec casque et écouteurs pour une seule personne à la fois. Présentée en salle de répétition, au deuxième étage d’Espace libre, la pièce est offerte en version française ou anglaise.

Les membres du public sont prié·es d’attendre l’arrivée de l’ascenseur pour aller rejoindre l’une des actrices jouant Violette [dans notre cas, Stéphanie Colle] les attend. La sympathique jeune femme nous demande notre prénom et prend de nos nouvelles. Elle se dit très solitaire et souhaite partager avec nous un rêve troublant. Violette nous amène dans sa chambre, un étroit cube blanc où se trouvent une chaise et un lit. La protagoniste nous invite gentiment à prendre place sur celui-ci en nous prêtant sa « couverture préférée ». Elle s’assoit sur la chaise en face pendant que nous revêtons le casque de réalité virtuelle et les écouteurs.

Cette promiscuité avec le personnage provoque une empathie naturelle envers elle. Violette raconte son rêve en décrivant sa rencontre avec un « bon gars », Joe, qu’elle a sauvé d’un accident qui aurait pu lui être fatal. L’homme deviendra peu à peu un ami… qui lui veut un peu trop de bien.

 

Amie imaginaire de la naïve Violette, une femme-corneille (formidable Tamara Brown) tente de l’avertir du danger imminent dans ce rêve qui prend des accents cauchemardesques. Elle l’incite à la suivre dans la forêt, mais la protagoniste fait confiance et l’homme finira par la toucher où elle n’est « pas certaine ». Le texte ne s’attarde nullement aux gestes répréhensibles, pas plus qu’il ne verse dans le pathos. Il maintient d’un bout à l’autre l’esprit du songe ou du conte dans un style évocateur plutôt que descriptif.

Après Dis merci (2018), Catherine Bourgeois a trouvé une nouvelle façon de parler de la réalité de personnes vivant avec un handicap, de leur sensibilité et de leurs émotions. C’est une expérience convaincante, rehaussée par la création virtuelle qui inclut, notamment, une scène spectaculaire où ladite corneille virevolte autour de notre tête.

Les astuces dramaturgiques en lien avec la technologie immersive créent le climat nécessaire à ce sujet délicat que la metteuse en scène aborde avec toute la subtilité qu’on lui connaît. Le seul hic, c’est qu’il aurait été intéressant d’être plongé·e dans cet univers fantastique un peu plus longtemps.

Cette première expérience en RV de la compagnie Joe Jack et John lui permet de rester à la fine pointe de l’actualité tout en continuant une démarche inclusive facilitant une véritable rencontre entre les interprètes et le public. Le spectacle laisse entrevoir un potentiel prometteur pour la suite des choses.

Violette

Idéation, scénographie et mise en scène : Catherine Bourgeois. Texte : Amélie Dumoulin. Costumes: Amy Keith. Son : Éric Forget. Collaboration à la scénographie : Noémie Avidar et Alizée Milot. Traduction : Leanna Brodie. Direction photo / supervision VFX  : Sébastien Gros. Compositing / animation : Geneviève Coulombe. Développeur : Peter Wilkinson. Montage : Martin Morissette. Intégration / consultation Expérience RV : UNLTD inc. Direction technique et régie : Brandon Hepworth. Répétitrice et régie de plateau : Lorie Ganley. Consultation réalité virtuelle : Olivia McGilchrist. Avec Stephanie Boghen, Tamara Brown, Stéphanie Colle et Anne Tremblay. Une production de Joe Jack et John présentée à Espace Libre jusqu’au 30 mai 2021.