Critiques

La Bête à sa mère : Libérer sa rage

La première phrase du personnage, lorsqu’il s’avance sur le plateau, annonce d’emblée un karma torturé. Il dit d’une voix calme, simple constat : « Ma mère se suicidait souvent. » Le ton est donné. C’est avec cette retenue dans le jeu qu’on nous entraîne dans l’escalade des mauvais choix de la bête en devenir. La mise en scène de Hugues Frenette propose une descente aux enfers tout en fluidité.

© Stéphane Bourgeois

Après les hésitations du début — hier, soir de première —, David Bouchard entre bientôt dans la peau de la bête, qu’il ne quittera plus. Le discours intérieur du personnage se déroule comme un enchevêtrement de circonstances et de décisions malheureuses qu’il parvient toujours à justifier avec une logique implacable, mais autodestructrice. Nous l’accompagnons vers l’inéluctable, nous le supplions mentalement de changer d’option, en vain. Il n’en fait qu’à sa tête, déterminé à combler le vide que la perte de sa mère a creusé au fond de son cœur.

La scène dépouillée pointe, à travers quelques éléments de décor, les lieux physiques et psychiques où se développe le drame. Un frigo éventré, un sofa renversé, un casier métallique, et enfin une table de salon avec une jolie lampe qui fait tache d’élégance dans cette scénographie déconstruite. Au-dessus de sa tête, une cage à poules grillagée, symbole de son travail à la SPA et de l’emprisonnement annoncé dans le prologue. Très efficace. À travers ces morceaux de décor, le protagoniste trace un parcours que l’éclairage tout en finesse de Jean-François Labbé et la musique captivante d’Yves Dubois viennent illustrer comme un suspense.

Une adaptation réussie

L’adaptation d’Isabelle Hubert du texte de David Goudreault va à l’essentiel. Un travail chirurgical pour rendre le personnage crédible tout en l’amputant des nombreuses rencontres et interventions violentes de ce mafioso russe en devenir, tel qu’il aime se projeter. Son monde intime fabulé, malgré ces repères absents, reste cohérent. Nous comprenons les chemins tortueux qu’il emprunte et la morale élastique qui lui permet de survivre tout en maintenant son objectif ultime : retrouver sa mère et recréer la cellule familiale que les services sociaux ont brisée dans son enfance, les séparant pour toujours. Par un travail d’empathie remarquable, Goudreault parvient, dans son texte coup de poing, à nous faire vivre de l’intérieur le trajet du jeune homme vers la violence et le meurtre. Il nous le rend presque sympathique par ses raisonnements disjonctés de la réalité et surtout par sa quête aveugle d’amour maternel qui viendrait résoudre tous ses problèmes. L’exclu social pourrait alors réintégrer la vie ordinaire, faite de tendresse et de joies simples. Hubert a réussi à préserver cette trame.

© Stéphane Bourgeois

Le reste appartient à la bête-Bouchard. Il manie habilement la parole et nous aspire vers la démence par sa logique insoutenable. Dans sa direction d’acteur, Hugues Frenette nous rappelle son propre rôle de Dans la solitude des champs de coton. Au fil du spectacle, Bouchard devient de plus en plus crédible, il sature l’espace, amplifiant son aura lugubre par une tension interne qu’il exhale à travers la douleur et le désarroi de son personnage. Par le déni de sa souffrance, celui-ci se condamne à une fuite en avant qui sera interrompue au moment de son arrestation.

La Bête à sa mère est un texte puissant qui passe la rampe. Mais attention aux cœurs sensibles. Cette tragédie meurtrière, malgré quelques rires provoqués par des citations littéraires erronées, clins d’œil de l’auteur, pourrait frapper de plein fouet les personnes qui ont vécu de graves violences. Il n’est pas anodin de pénétrer dans le ventre de l’assassin. On en sort secoué·e, étonné·e de notre acceptation de l’évidence, aussi cruelle soit-elle. Et la kyrielle de cadavres d’animaux, de vols, de brutalités, de mensonges et de vengeances, racontée avec désinvolture, ne suffit pas pour condamner ce monstre. Goudreault décortique si bien les mécanismes implacables de l’autodestruction, que nous en venons à prendre la bête en pitié. Toutes les victimes ne sont, hélas, que des dommages collatéraux, comme on dit dans le jargon des tueries. Pari tenu par le Trident avec cette pièce tant attendue qui voit enfin le jour.

La Bête à sa mère

Texte : David Goudreault. Adaptation : Isabelle Hubert. Mise en scène : Hugues Frenette. Assistance à la mise en scène : Shanya Lachance Pruneau. Scénographie et costumes : Geneviève Bournival et Vano Hotton. Musique : Yves Dubois. Éclairages : Jean-François Labbé. Distribution : David Bouchard. Une production du Théâtre du Trident présentée au Trident jusqu’au 30 mai 2021.

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