Critiques

Les Dix commandements : Juguler les désirs impies

Le chemin pour se rendre aux Dix commandements relève déjà du rituel. Le trajet nous mène sur les remparts du Vieux-Québec, au couvent des Augustines, premier hôpital en Amérique au nord du Mexique, créé en 1637. L’édifice restauré avec grâce et minutie est une oasis de paix accolée à l’Hôtel-Dieu. Ici se côtoient la souffrance et la béatitude. En pénétrant dans la cour intérieure, le public bascule dans le calme et la sérénité. Les Augustines ont accepté d’ouvrir ce lieu de recueillement pour accueillir la version revisitée des Dix commandements de la troupe Le Fils d’Adrien danse.

Daphné Lehoux Traversy

Le chorégraphe Harold Rhéaume en avait présenté une première mouture en 1998 lors de la formation de sa compagnie. Les Dix commandements sont déclinés en autant de solos. Pour se rendre à chacun d’eux, les spectateurs et les spectatrices regroupé·es à quatre ou cinq sont guidé·es à travers salles, couloirs et voûtes, où chaque pas est une découverte des lieux, des travaux, de l’architecture faite de pierres et de bois, jusqu’aux espaces de danse. À la formulation classique des commandements, Rhéaume juxtapose un mot clef qui en illustre sa version moderne : Destruction – Tu ne tueras pas; Intrusion – Tu ne commettras pas d’adultère; Distorsion – Tu ne feras pas de faux témoignage…

Le corps, ce lieu de tous les combats

Les lieux appellent à la méditation, une sorte de préambule pour le public. Chaque escale se déroule dans l’intimité, dans une proximité réelle avec les interprètes. On peut se laisser subjuguer par les détails du corps actif, perlé de sueur, par ces sculptures vivantes s’animant en subtiles métamorphoses. Leur jeu est plus proche du sabbat des sorcières que d’une pieuse liturgie. Les Dix commandements sont des préceptes moraux absolus contre toute forme de désirs, ces pulsions naturelles, animales, que les monothéismes ont convenu de contrôler. Dès lors l’équilibre sur la ligne entre le bien et le mal monopolise toutes les énergies en un combat intérieur continu. Au-delà des lieux mêmes, chaque solo, offert dans le plus grand dépouillement, illustre cette tension entre la montée du désir et son enchaînement. En effet, comme on ne peut le vaincre, on le contraint jusqu’à sa prochaine manifestation et tout est toujours à recommencer.

Daphné Lehoux Traversy

Les dix solos, cinq femmes, cinq hommes, explorent les formes de ce combat intérieur contre la convoitise, l’adultère, l’idolâtrie, l’assassinat… Le public trouve ici des conditions exceptionnelles pour entrer en communion avec le corps des danseurs et des danseuses. Nous sommes englouti·es dans une vague de frissons par ce tremblement du thorax au nombril, ce plexus soulevé vers le plafond, cette jambe tordue sous la contrainte intérieure, corps convulsés, gestes inassouvis et pourtant si puissants dans ce délicat tressaillement de la peau prête à éclater sous la pression de la lave qui coule dans leurs veines. Et les mains, des mains de Goya, des mains en sourdine qui extirpent quelques bribes de l’oreille, se balaient le visage, tentent en vain de devenir griffes et marteaux et offrandes et dons du cœur, mains en exergue, mains en contention.

Le paysage, sur fond de boiserie et de stuc blanc, se détache dans les détails : par un vêtement de couleur pour chaque commandement, par un lit mortuaire où gisent des fleurs artificielles, par des personnages étendus au sol en forme de pantalons et de blouses, fantômes involontaires du désir projeté chez l’autre. Les tensions entre attirance et rejet s’expriment autour de ces accessoires fétiches qui deviennent les piliers de l’envoûtement. Le public est secoué par tant d’énergie et de véracité.

La chorégraphie de Rhéaume, quoique dispersée dans le monastère, se déploie sur un ton univoque, tous les solos étant investis dans une semblable distorsion des corps. Cet enchaînement de morceaux de bravoure magnifie l’effritement de la foi vers la barbarie, là où se terre une sublime extase. Soulignons ici l’excellente musique de Josué Beaucage. À chaque commandement, il propose une sorte d’ébranlement des certitudes avec des modalités toujours différentes : sons éthérés ou très physiques, mélodiques ou percussifs.

Les interprètes des Dix commandements se réunissent dans les voûtes pour un final de réconciliation, avec une tendresse partagée et des élans du cœur. Ils et elles sont vêtu·es de blanc, comme si ils et elles avaient atteint la pureté, libéré·es de leurs écarts de conduite. Seul bémol à ce spectacle captivant, cette fin apparaît trop gentille, trop lisse, après tant de déchirements, alors que la domestication n’est pas complète. Cette bête primitive en nous, à n’en pas douter, veille encore. En ce sens, ce tableau de conclusion transporte l’émotion perturbée du spectateur et de la spectatrice vers une joie précoce, invalidant la jubilatoire douleur du parcours des Dix commandements.

Les Dix commandements

Chorégraphie : Harold Rhéaume avec la collaboration des interprètes. Musique originale et interprétation : Josué Beaucage. Conception lumières : Bruno Matte (volet chorégraphique) et Philippe Lessard-Drolet (volet in situ). Costumes : Sébastien Dionne, Par Apparat et Harold Rhéaume. Avec Nicholas Bellefleur, Josiane Bernier, Alexandre Carlos, Miranda Chan, Charles-Alexis Desgagnés, Jean-François Duke, Misheel Ganbold, Étienne Lambert, Ève Rousseau-Cyr, Ariane Voineau (remplacée par Léa Ratycz-Légaré). Une production du Fils d’Adrien danse, en collaboration avec La Rotonde, présentée au Monastère des Augustines à l’occasion du Carrefour international de théâtre jusqu’au 11 juin 2021.

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