Critiques

Le Cœur sacré de Jeanne-Mance : Analyse de l’âme

Jeanne-Mance Delisle est incontestablement une figure importante de la dramaturgie québécoise. Ses pièces et romans, souvent campés en Abitibi, là où elle a grandi, racontent des drames familiaux troublants, dans une langue dure et sans filtre. Par son art brutal et critique, elle aura ouvert la voie à la prise de parole des femmes. Toujours d’actualité, les thématiques au centre des récits de l’autrice, telles que la censure, les violences sexuelles, l’amour et la liberté, sont revisitées dans Le Cœur sacré de Jeanne-Mance – Delisle dans la gueule, une pièce pluridisciplinaire de Sonia Cotten et Erika Soucy présentée par Le Petit Théâtre du Vieux Noranda, Les Zybrides et Rhizome, actuellement en webdiffusion, avant de faire l’objet d’une tournée.

Les rideaux s’ouvrent sur une aire de jeu habillée de bois de grange et meublée à l’image d’une maison rurale d’il y a quelques décennies. Le personnage de Tonio (Stéphane Franche) retrouve sa femme Laurette (Valérie Côté), après être sorti de prison, à laquelle il avait été condamné pour avoir agressé sexuellement sa fille. La scène est dérangeante, violente et crue. Or, elle s’interrompt après quelques minutes et laisse place à Erika Soucy, autrice, poète et comédienne. L’artiste, sans théâtralité marquée, se présente au public, explique l’extrait d’Un Reel ben beau ben triste auquel celui-ci vient d’assister, mais surtout commente et analyse les enjeux véhiculés par ce texte (et d’autres) de Delisle. Les protagonistes, sur scène, interagissent avec elle, qui est assise au parterre, tenant un rôle semblable à celui d’une conférencière. Les points de vue se confrontent entre le personnage de Laurette, pris quelque part dans les années 1960, et Soucy, bien ancrée dans notre ère.

Hector Vallet

Puis, c’est au tour de Sonia Cotten, directrice artistique du projet, de se prononcer sur les thèmes de l’œuvre sous forme de performance poétique pleine de rage et de feu intérieur. S’ajoute à l’ensemble un extrait vidéo d’une entrevue avec Delisle, dans lequel elle raconte avec légèreté une anecdote de jeunesse sordide, avant de terminer par une réplique qui confirme le ton du spectacle : « Je pense que j’ai beaucoup de haine. »

La suite de la production sera construite de la même façon : une succession de courts tableaux faisant s’alterner des morceaux de textes, notamment issus de La Bête rouge, d’Un oiseau vivant dans la gueule, de Ses cheveux comme le soir et sa robe écarlate, l’analyse de Soucy et la poésie de Cotten. Un concept original, mais dont le rythme n’offre pas le temps au public de se laisser enivrer par ce qu’on lui propose et dont la trame narrative archi-compartimentée devient malheureusement vite redondante et prévisible.

Quoi ne pas dire, quoi ne pas faire

Issues de différentes générations, les femmes présentes sur scène n’auront pas le même avis sur les limites de ce qu’il est artistiquement acceptable d’exposer au nom de la dénonciation d’un mal dont on souhaite se libérer. Si elles s’entendent toutes pour affirmer que la nécessité de ne pas se taire est primordiale, elles réfléchissent néanmoins à la frontière à respecter auprès de son auditoire. Peut-on raconter une histoire incestueuse dans ses détails les plus choquants ? Qu’est-ce que le sacré ? Peut-on aborder aujourd’hui les sujets les plus controversés en usant du prétexte historique ? L’idée du débat est intéressante, mais aurait toutefois gagné à être exploitée avec plus de subtilité.

Le metteur en scène Simon Dumas et le directeur technique Valentin Foch réussissent à créer une finale surprenante grâce à l’intégration de personnages s’animant sous forme de projections et prenant chacun leur tour la parole pour exprimer leur quête d’amour et de liberté, point commun à tous et toutes les protagonistes de Delisle. Cette habile utilisation de la technologie amène une touche d’inattendu aux procédés narratifs installés depuis le début du spectacle.

Le concept de la pièce et ses thématiques étaient prometteurs. Les textes sont poignants, mais l’enchaînement de ceux-ci manque de relief et l’interprétation, parfois de finesse. Un projet au ton singulier et aux thèmes coups de poing, qui tente, tout comme l’œuvre de Jeanne-Mance Delisle, de creuser l’âme humaine jusque dans ses recoins les plus sombres, mais qui n’aura peut-être pas pleinement atteint sa cible. Il réussira peut-être mieux à toucher le public en salle qu’il parvient à le faire à travers un écran.

Le Cœur sacré de Jeanne-Mance – Delisle dans la gueule

Texte : Jeanne-Mance Delisle (extraits), Sonia Cotten et Erika Soucy. Mise en scène : Simon Dumas. Scénographie : Julie Mercier. Chorégraphie : Audrée Juteau. Conception musicale : Marie-Hélène Massy Emond et Jean-Philippe Rioux Blanchette. Conception des éclairages : Lyne Rioux. Direction technique et intégration technologique : Valentin Foch. Avec Sonia Cotten, Erika Soucy, Valérie Côté, Stéphane Franche, Lauren Hartley, Marie Josée Bastien, Soleil Launière et Steven Lee Potvin. Une production du Petit Théâtre du Vieux Noranda et des Zybrides, en collaboration avec Productions Rhizome, présentée en webdiffusion jusqu’au 2 septembre 2021, puis en tournée en Abitibi-Témiscamingue du 11 au 15 octobre 2021.

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