Critiques

Ayibobo™ III : Little Dollhouse on the Prairie : Traditions contemporaines

Après deux chapitres présentés au festival Lux Magna de Montréal, en 2019 et en 2020, c’est le troisième volet du projet Ayibobo qui prend vie cet automne sur les planches de La Chapelle. Dirigé par Elle Barbara, créatrice et interprète en danse et en musique, le spectacle met en scène une incursion dans la spiritualité vaudou haïtienne à travers la culture populaire américaine. Sous forme de tableaux, quatre artistes se succèdent dans le « ring » pour explorer leur tradition, leur histoire et l’iconographie médiatique de la communauté queer afrodescendante de laquelle ils et elles font partie. Une structure narrative simple et sans détour pour raconter une quête identitaire nécessaire.

Cuto Reed

Si les corps, drapés des costumes éclatants conçus par Marilène Bastien, s’emparent de l’espace physique, la trame sonore s’approprie le récit entier du spectacle. Créée par Markus Lake, la musique valse entre des chansons haïtiennes traditionnelles, des classiques français, de grands succès pop états-uniens et des extraits d’émissions américaines représentant des moments phares de l’histoire de la communauté noire LGBTQ2+. Les performeurs et performeuses, Chris M. Barbara, Syana O. Barbara, Kim N. Sankofa et Rony F. Campbell, se mettent alors dans la peau d’Oprah ou de Tyra Banks grâce à un travail de synchronisation labiale (lip sync) maîtrisé à la perfection. Cet environnement sonore, omniprésent tout au long de la représentation, nous force à nous plonger complètement dans l’univers de l’œuvre, sans recul ni décrochage possible.

La danse comme outil d’exploration

Reprenant les codes du voguing, dont les mouvements sont inspirés de divas et actrices blanches, Ayibobotm : Little Dollhouse on the Prairie poursuit la recherche mimétique jusqu’à reproduire la gestuelle d’icônes afrodescendantes. À tour de rôle, les artistes vont s’emparer du centre du plateau, délimité par des cordes, grâce à un enchevêtrement de tableaux dansés et joués, pour se construire un personnage, à cheval entre la spiritualité traditionnelle haïtienne et la culture populaire contemporaine.

Cuto Reed

Bien que les liens entre chaque scène soient parfois difficiles à faire et que la rapidité avec laquelle ces dernières se succèdent donne souvent à voir un exercice de création plutôt qu’un spectacle unifié, des instants d’éclatement et de sensibilité savamment déployés arrivent à justifier la mosaïque de thèmes et d’images : le duo de danse entre Syana O. Barbara et Rony F. Campbell et la chorégraphie où Chris M. Barbara se déplie sous un voile comme dans une chrysalide, pour ne citer que ces moments, sont d’une élégance captivante. Les interventions d’Elle Barbara dans les scènes de synchronisation labiale sont également savoureuses et très bien menées. Le tout aurait peut-être, néanmoins, gagné à être plus long, à se détendre dans le temps.

Malgré quelques maladresses dans la construction du spectacle, celui-ci n’en est pas moins important pour le milieu des arts vivants à Montréal. Par les interprètes qu’il met en scène, trop souvent sous représenté·es sur les planches québécoises, par les thèmes et les enjeux identitaires abordés, mais surtout par l’énergie féroce et par la flamboyance qui ressortent de cette performance. Comme si la pratique de ces artistes avait été trop longtemps mise en marge des salles de spectacles, et qu’enfin aujourd’hui, elle pouvait y exploser.

Ayibobotm III : Little Dollhouse on the Prairie

Direction artistique : Elle Barbara. Éclairages : Jon Cleveland. Musique : Markus Lake. Scénographie : Sabrina Miller. Assistance à la scénographie : Stina Baudin. Costumes : Marilène Bastien. Assistance aux costumes : Michael Slack. Coupe et couture : Nathalie Martin. Soutien à la mise en scène : Jordan Brown. Direction de production : Dorian Nuskind-Oder. Direction technique : Vladimir Cara. Maquillages : Micaela Alleyne, Sophia Guillaume. Avec Chris M. Barbara, Syana O. Barbara, Kim N. Sankofa, Rony F. Campbell et Elle Barbara. Une coproduction de Danse-cité et de House of Barbara, présentée à La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 18 septembre 2021.

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