Critiques

Scénarios pour sortie de crise : Mais peut-on s’extraire du marasme ?

L’état de crise est un dérèglement de l’esprit. Crise sanitaire ou financière, sociale ou politique, une fois reconnue, comment en sortir ? Avec ses Scénarios, Erika Soucy procède à une profonde et cruciale dissection de sa propre famille, sur laquelle elle lève un voile impudique. L’arrivée de K., son jeune frère paumé, force une prise de conscience de l’auteure. Issue d’un milieu pauvre, elle a réussi par son ambition et son travail acharné à se loger du côté des riches. Mais elle nourrit un sentiment de culpabilité face à ce cadet instable, voletant de job en job, emporté par ses illusions, maintenu au ras du sol par une irrésistible et fatale fuite en avant. Et envers sa mère aussi, femme de ménage se débrouillant du mieux qu’elle peut pour sauvegarder ce qu’il reste de cette cellule dysfonctionnelle.

Vincent Champoux

Comment entretenir un lien familial avec ce garçon totalement décroché du réel, dont le seul pilier est un chien, incapable de constance dans quoi que ce soit ? Comment maintenir à flot un être aimé au bord du gouffre, qui dérive vers la rue ? Le texte de Soucy, rempli de tendresse et de colères justifiées, soulève les tensions qui surgissent entre ceux et celles qui réussissent ou qui échouent dans une même famille. La misère des parvenu·es opposée à celle des laissé·es pour compte. La langue crue, parfois violente (« Si tu me dis que t’es aussi malheureuse que nous autres, j’te crache dans face »), va droit au cœur. La dure vérité est toutefois atténuée par un amour réel. Il s’agit d’éviter le naufrage.

Un environnement volubile

La mise en scène d’Olivier Lépine, remarquable par son intégration des morceaux du casse-tête, nous rappelle fortement Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers (2018). En effet, tout converge ici à magnifier l’état d’esprit des protagonistes. Le non-dit occupe l’espace visuel et sonore, comme un personnage qui hante les lieux. Décor fracturé et délabré, tel un champ de bataille dévasté par une explosion, musique lugubre qui révèle l’âme du jeune frère dès la première scène. Et à travers ce capharnaüm, un éclairage ciselé vient en douceur délimiter les aires de jeu. Seul le divan neuf, comme une pièce d’or dans la fange, illustre la réussite financière et sociale de la sœur.

Vincent Champoux

Tout comme dans Les Murailles (2019), Erika Soucy joue son propre rôle avec une délicatesse parfois hachurée de colères et d’impatiences, mais toujours soutenue par un amour véritable envers sa famille. Par contraste, Linda Laplante interprète avec éclat une mère explosive qui ne mâche pas ses mots, mais défend son fils, animée d’un sentiment de culpabilité à son égard. Dayne Simard nous présente un K. immature, dont la bonne volonté ne suffit pas à le faire émerger du marasme constant où il se trouve.

Scénarios pour sortie de crise confirme le talent de dramaturge d’Erika Soucy qui parvient ici à bien camper les déchirements sociologiques de part et d’autre de la ligne de démarcation entre la pauvreté et la richesse. Dans ce cas-ci, les ravages d’une enfance ratée pèsent lourd dans la reconstruction de la confiance en soi. Malgré les efforts de la mère et de la fille, on peine à croire au happy end que propose l’auteure. C’est ce que l’on nomme l’espoir. Voici une pièce qui force la réflexion sur le délitement du tissu social.

Scénarios pour sortie de crise

Texte : Erika Soucy. Mise en scène : Olivier Lépine. Assistance à la mise en scène : Maria Alexandrov. Décor : Julie Lévesque. Musique : Josué Beaucage. Éclairages : Philippe Lessard-Drolet. Costumes : Laurie Foster. Avec Linda Laplante, Noémie F. Savoie, Dayne Simard et Erika Soucy. Une production de La Bordée, présentée à La Bordée jusqu’au 20 novembre 2021.

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