Critiques

L’Arche de Noémie : Comment survivre à l’effondrement

Lors de sa création à la fin des années 1990, Noémie devait affronter seule l’effondrement de son univers. Rejetée à la mer par une catastrophe naturelle qui avait emporté ses proches, elle n’avait pour tout viatique que quelques provisions et de nombreux souvenirs. Plus de 25 ans plus tard, Noémie revient en quatuor dans l’adaptation du metteur en scène Jean-François Guilbeault. Il s’agit du même texte, mais restructuré et réparti entre quatre jeunes filles représentant les réfugié·es climatiques : elles viennent du Québec, d’Haïti, du Maghreb, de Chine… Synchronicité et signe des temps, le spectacle arrive en écho au documentaire Seuls de Paul Tom, où le destin force des enfants à abandonner famille et pays pour s’inventer une nouvelle vie. L’adaptation de la pièce de Jasmine Dubé fait ressortir toute la pertinence de celle-ci en ces temps de migration massive.

Suzanne O'Neill

L’arche de Noémie, rejouant le mythe biblique, devient le refuge des quatre jeunes filles au seuil de l’adolescence, de leur oiseau de compagnie et de leur poisson rouge. Menacées par les éléments, séparées de leurs parents, les Noémie échappent désormais à leur soliloque et se répondent dans leur quête de survie. Chacune représente une facette du personnage : le lien avec la mère ou avec le père, la poésie comme force créatrice et enfin l’inventivité.

Rituel initiatique

Dans le déroulement des 40 jours que dure le périple, le public assiste à une sorte de rituel de passage de l’enfance au monde adulte. Pour cela, il faut épuiser les souvenirs, faire le deuil du passé et trouver en soi la force de se reconstruire, sans l’aide de quiconque. Cette plongée dans le vide sera le théâtre de la résilience. En remontant le chemin des réminiscences à l’aide de petits objets, de photos, Noémie découvre des pistes d’émancipation. La douleur de la perte sera bientôt atténuée par des questions ontologiques sur la vie et la mort, sur la beauté et la puissance de la nature.

Suzanne O'Neill

L’intérêt de la pièce repose sur la force intérieure des enfants et leur capacité à survivre dans des situations complexes. Le texte original de Dubé lui était venu à la suite d’un reportage sur un tsunami qui avait fait de terribles ravages au Japon. L’autrice voulait ainsi offrir des outils à son fils pour le rassurer malgré les turbulences du monde, en lui montrant quelques pistes d’espoir.

Isolées sur une barque au cœur de l’océan, les quatre jeunes filles créent spontanément des liens avec la nature grâce à Jonas le poisson, aux algues, à l’oiseau qui quitte et réintègre sa cage. Mais le rituel passe surtout par l’évocation des souvenirs qui sont à la fois un refuge et une porte d’entrée vers soi-même.

La musique de Jorane ajoute une dimension éthérée, parfois dramatique, en soutien au voyage intérieur des protagonistes. Elle est la voix des sirènes qui chantent des paroles incompréhensibles, mais dont l’effet est bien réel, qu’il relève de l’apaisement ou de la douleur de la rupture. Le travail corporel des comédiennes, dans une chorégraphie de l’instable, crée l’illusion d’un vaisseau qui tangue et roule, leur corps répondant aux tempêtes et aux accalmies. L’Arche de Noémie, en refusant de s’embourber dans la tragédie de la perte, ouvre l’avenir, offrant à ce jeune public de 8 à 12 ans un remède au désarroi de l’époque, un baume contre l’écoanxiété.

L’Arche de Noémie

Texte : Jasmine Dubé. Mise en scène et adaptation : Jean-François Guilbault. Participation à la création : Emma Voltaire. Scénographie : Kévin Pinvidic. Éclairages : Leticia Hamaoui. Costumes : Linda Brunelle. Musique : Jorane. Son : Alexi Rioux. Chorégraphies : Marilyn Daoust. Maquillages : Angelo Barsetti. Régie et direction de production : Frédérique Julien. Direction technique : Julie-Anne Parenteau-Comfort. Avec Lamia Benhacine, Claudia Chan Tak, Tracy Marcelin et Marilyn Daoust. Une coproduction de L’Arrière Scène et du Théâtre Bouches Décousues, présentée au Théâtre jeunesse Les Gros Becs jusqu’au 28 novembre 2021.

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