Critiques

Confession Publique : Se raconter, être vivante

Assise sur son trône derrière une batterie complète, baguettes à la main, dans une magnifique robe en mailles dorées, Angélique Willkie regarde ses spectateurs et spectatrices entrer en salle. Elle les scrute, sereinement. Les lumières ne sont pas encore éteintes que, déjà, il y a rencontre. Son calme impose l’écoute, son visage tourné vers le public installe le ton de la confidence et de la complicité. Si le noir finit par se faire dans les gradins, il ne crée pas de distance entre la performeuse et son auditoire. Celui-ci sera entièrement impliqué dans cette mise en scène de la vulnérabilité, menée par la chorégraphe Mélanie Demers, et investi dans ce dévoilement du corps, et ce, du premier au dernier coup de baguette sur les tambours.

Cloé Pluquet

Entre danse, chant et aveux, Confession Publique se déploie comme une performance autofictionnelle. Seule sur une petite table noire au centre du plateau, Willkie se raconte : « Once upon a time, there was a little girl named Angie. » Dans un espace hors du temps, où le vrai se délie difficilement du faux, l’interprète improvise un récit à l’aide de phrases courtes et disparates évoquant l’enfance, le présent, en souvenirs brouillés. Valsant entre l’anglais et le français, elle fait se lier entre elles les langues. On en vient alors à oublier et à échapper ce qui est dit pour se concentrer plutôt sur la manière dont ces mots émergent, avec quels mouvements, quels sons, quelle amplitude ils sont prononcés. Cette parfaite orchestration des différentes disciplines par Demers dénote une intelligence de la narration perceptible à chacun des tableaux.

Hymne à la vie

« Little Angie » sait chanter. Accompagnée par l’univers électro envoûtant de la musicienne Frannie Holder, la voix de la performeuse résonne en berceuse au creux de nos oreilles. À cheval entre cri de douleur et caresse intime, la musique narre : tantôt vibrante et puissante, tantôt douce et rassurante, elle emplit les lieux d’une couverture sonore complexe et habille l’interprète d’une force palpable.

Cloé Pluquet

Bien que ce soit Willkie qui porte le spectacle, elle est tout de même en compagnie, sur scène, d’Anne-Marie Jourdenais qui, en marge du trône où se raconte l’artiste, inflige à cette dernière un dénudement total. Agissant à titre d’assistante de plateau, Jourdenais dérobe, morceau par morceau, les vêtements de Willkie, ses parures, son costume, lui en impose d’autres aussi, trop petits ou peu couvrant, la laissant seule avec son corps et sa voix comme uniques instruments de partage.

Et c’est ce corps qui trace les contours des différents tableaux, à la fois ample et ouvert, puis recroquevillé et fragile; s’infligeant, à certains moments, des coups et des gestes d’une violence brute, puis, à d’autres, se laissant aller à la douceur de l’eau et des fourrures caressantes. Les mouvements de la danseuse sont à l’image du spectacle : en tension entre l’intime et le grandiose, entre l’enfance et la vieillesse, entre le familier et ce je ne sais quoi d’insaisissable qui rend vivant·e. Sensuellement complexe, Confession Publique nous laisse béat·es devant l’envergure du talent d’interprète d’Angélique Willkie et de sa rencontre fructueuse avec l’univers de Demers.

Confession Publique

Idéation, mise en scène et chorégraphie : Mélanie Demers. Dramaturgie : Angélique Willkie. Direction des répétitions : Anne-Marie Jourdenais. Musique : Frannie Holder. Scénographie : Odile Gamache. Lumière : Claire Seyller. Costumes : Elen Ewing. Direction technique : Hannah Kirby. Réalisation et montage de la bande-annonce : Stefan Verna. Avec Angélique Willkie, et la participation d’Anne-Marie Jourdenais. Une coproduction de La Chapelle Scènes Contemporaines, de l’Agora de la danse, du Centro per la Scena Contemporanea/Operaestate Festival et Mayday, présentée à La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 4 décembre 2021.

Un commentaire

  1. MAXIME COURVAL dit :

    Excellent texte. On a envie d’assister à la performance

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