Critiques

Les Contes à passer le temps : Récits, patrimoine et musique

© David Mendoza Hélaine

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que l’équipe de La Vierge folle accueille son public, dans l’ambiance chaleureuse de la voûte de la Maison Chevalier, pour sa plus récente édition des Contes à passer le temps. La soirée commence par une introduction du metteur en scène et comédien Maxime Robin, qui raconte le passé de ce lieu patrimonial. Au terme de ce qui ressemble à une visite guidée, il annonce que la Maison Chevalier a été vendue. Devant l’incertitude qui plane quant à la possibilité de présenter d’autres spectacles dans cet endroit, Robin entend lui rendre hommage en résumant ses annales grâce à des tableaux représentatifs de différentes époques. C’est dans cet espace chargé d’histoire que, sur une horloge accrochée au mur, chaque conteuse avancera l’heure jusqu’au carillon de minuit.

La représentation dure environ deux heures et demie et comprend cinq contes, en plus de tout ce qui les entoure, dont la formule musicale qui les introduit et les clôt, rassemblant piano, chants et instruments peu usuels comme le xylophone, le triangle, un bâton de clochettes, un cylindre de sable, qui éveillent la curiosité. Les airs sont tirés de succès populaires de chanteurs et chanteuses québécois·es (« Les Pleurs dans la nuit » de Mario Pelchat, par exemple), dont les paroles sont substituées par celles de chants de Noël classiques. Ces hybrides musicaux sont chantés par les comédiennes, de même que par les spectateurs et spectatrices qui emboîtent le pas. La voûte, faite de briques, est située au sous-sol, mais est bien éclairée et habillée d’un sapin de Noël, d’un bar à desserts et à boissons, d’un piano au milieu de la salle. Les chaises sont disposées tout autour, ce qui donne l’impression d’être invité·e chez quelqu’un.

Dans « Peau de lièvre », Nadia Girard Eddahia (à la fois autrice et interprète) raconte l’effet que les fêtes ont sur elle. Elle fait remarquer que le mot « frénésie » est souvent utilisé pour qualifier cette période, et confesse que, depuis un moment déjà, elle s’enferme avant même que l’Halloween soit passée. Un récit de détresse qui fait réfléchir à notre monde de surconsommation et à tout le stress que l’on s’impose au nom du temps des fêtes.

Le conte « Des lucioles en hiver », écrit par Sophie Grenier-Héroux et livré par Marianne Marceau, est particulièrement touchant. Les habitant·es de l’Île Verte s’étant rassemblé·es pour sauver une mère enceinte en l’aidant à traverser le fleuve jusqu’à Cacouna, le poupon né de cette aventure a été immédiatement élevé au rang de miracle… un fardeau plutôt lourd à porter. « L’Amour au temps des souffleuses : les grandes espérances » de Jean-Michel Girouard, est narré par Stéphanelle Auger, qui impressionne par sa forte présence sur scène. Son personnage, Audrey, n’a jamais eu de chance en amour. Elle rencontrera toutefois un homme grâce à Opération Nez rouge et vivra avec lui une soirée complètement loufoque.

Interprété par Sylvie Cantin, la fable de Maxime Robin « L’Évangile selon Muriel » parle d’une femme qui a décidé d’aller faire du bénévolat pour expier le fait de ne pas avoir été aux côtés de sa fille quand elle est décédée. Aller travailler à la Maison Michel Sarasin, un centre de soins palliatifs, lui permet d’accompagner les gens vers la mort et de ne pas les laisser seuls, contrairement à sa propre fille. Elle croisera la mort sur le toit de l’établissement, discutera avec elle jusqu’à ce qu’elle s’envole et développera la sagesse de continuer à vivre malgré ses regrets.

© David Mendoza Hélaine

Touchant et réconfortant

En général, le spectacle fait sourire, rire et réfléchir, que ce soit au sujet de la frénésie des fêtes et du stress qu’elle peut occasionner, de nos vies marquées par les attentes des autres et par la crainte de décevoir, de la foi que l’on a ou non en l’amour ou de la nécessité de réapprendre à écouter. Toutes ces histoires, de même que les chants, réconfortent et apaisent. La performance des comédiennes est remarquable, tandis que la mise en scène s’adapte bien à chaque conte. Il n’en reste pas moins qu’il y a quelques longueurs, comme dans « Peau de lièvre », où l’on s’égare dans les descriptions des détails des lieux et des gestes du personnage. Dans L’Amour au temps des souffleuses : les grandes espérances, les histoires de vomissements et d’éructations s’avèrent très répétitives, assez pour que l’on en perde de vue le réel propos du conte, qui prône, au fond, qu’il faut croire en l’amour. Une jolie conclusion, qui n’escamote pourtant pas le manque de profondeur du récit. « Des lucioles en hiver » et « L’Évangile selon Muriel » sont touchants et pleins de sagesse. Cependant, le deuxième est un peu trop statique dans sa mise en scène. La scène circulaire, pour ce conte, présente l’inconvénient, pour certains spectateurs et spectatrices, de devoir tourner la tête longtemps pour regarder l’artiste… ou d’y renoncer.

La finale fait revivre les plus beaux moments de la Maison Chevalier en soulignant sa valeur patrimoniale. L’esprit des fêtes est toujours au rendez-vous, la musique apportant une belle magie aux récits racontés par le comédien et les comédiennes. Les costumes, qui étaient très sobres pendant le reste du spectacle, prennent les couleurs des diverses époques évoquées. Les Contes à passer le temps s’achèvent donc comme ils ont commencé, soit en faisant honneur au lieu historique qui les a si bien accueillis.

Les Contes à passer le temps

Textes : Maxime Robin, Sophie Thibeault, Sophie Grenier Héroux, Jean-Michel Girouard et Nadia Girard Eddahia. Mise en scène : Maxime Robin. Collaboration à la mise en scène : Sophie Thibeault. Musique : Marie- Madeleine Fleury et Frédéric Brunet. Avec Sylvie Cantin, Nadia Girard Eddahia, Marianne Marceau, Stéfanelle Auger et Marie-Madeleine Fleury. Une production de La Vierge folle, présentée en collaboration avec le Théâtre Premier Acte et Le Centre de valorisation du patrimoine vivant dans les voûtes de la Maison Chevalier jusqu’au 30 décembre 2021.

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À propos de

Marjolaine Mckenzie possède une formation en théâtre et a joué dans plusieurs productions. Elle a fondé sa propre compagnie de théâtre en 2005, Papu Auass, qui veut dire enfant rieur en langue innue. Elle écrit des textes et s’implique dans la co-création de projets artistiques. Présentement, elle est stagiaire à la revue JEU.