Critiques

Blackbird : Plongée en eaux profondes

Une longue introduction sonore dans le noir (la seule intervention musicale du spectacle) fait penser à une remontée lente et inéluctable, puis de plus en plus en plus rapide, vers la surface. Est-ce un souvenir ? Arrêt brutal du son, allumage tout aussi abrupt des huit bandes fluorescentes qui dominent le plateau : un homme et une femme se font face, comme sonné·es, gêné·es. Et on plonge avec elle et lui.

David Mendoza Hélaine

Une tension énorme est palpable, nous comprendrons pourquoi progressivement, au fur et à mesure que nous remettrons en place les éléments de ce scénario terrible qui hante ces deux personnes : Ray (qui s’appelle maintenant Peter) et Una se retrouvent, alors que, 15 ans auparavant, il et elle ont vécu ensemble une relation passionnelle impossible, et même illégale. Elle avait 12 ans, il en avait presque 40. Il a fait six ans de prison, elle est désormais adulte. Elle l’a reconnu sur un tract publicitaire de l’entreprise pour laquelle il travaille. Elle vient de faire six heures de voiture sur les routes anglaises, et les voici face à face.

Depuis sa création, en 2005, la pièce de l’Écossais David Harrower a fait le tour de la planète dans de multiples versions scéniques ou filmiques, et elle heurte toujours avec une même violence les règles établies. La traduction choisie est celle de Zabou Breitman et Léa Drucker, avec quelques adaptations bienvenues visant à québéciser certaines tournures. Olivier Lépine propose une mise en scène coup de poing et épurée de ce drame, en accompagnant d’une main de maître les deux interprètes au sommet de leur art.

Une mise à nu du cœur et de la proposition scénique

Il n’y a pas d’effets esthétisants dans ce que propose Olivier Lépine, pas de musique, pas de variation d’éclairage, presque pas de décor : on est dans la veine hyperréaliste d’un Richard Maxwell (qui utilise fréquemment salles de réunion ou réelles chambres d’hôtel pour un public de quelques personnes). Oui, bien sûr, on voit des tables, des chaises, un réfrigérateur, un distributeur automatique de boissons et de friandises, des cartons pêle-mêle et des poubelles en vrac, mais ce pourrait être le matériel du théâtre lui-même, et les murs sont à nu, les portes sont celles des sorties de secours. Avec un dispositif bifrontal en angle, de surcroît, le public est au plus près de cet espace anonyme, attentif comme jamais aux mots et à la moindre émotion des deux personnages.

David Mendoza Hélaine

Car le cœur du texte d’Harrower est là, pas tant dans l’aspect sulfureux du propos, que dans la manière dont il s’organise : les mots sortent en pagaille, les dialogues se croisent, se bousculent, se heurtent, s’anticipent, se perdent. Il est magnifique de voir comment évolue cette rencontre, non pas de manière linéaire, mais, au contraire – devant la force du choc de ce face-à-face survenant après toutes ces années –, tout explose, les raisonnements comme les implications, les récits, les aveux, les souvenirs. Tout s’échappe en désordre pour, peu à peu, conduire vers une véritable écoute, condition nécessaire à l’échange. Una dira d’ailleurs : « J’ai perdu plus que toi : on n’a jamais déménagé, j’ai perdu tous mes amis, j’ai gardé mon nom. Oui, je revis ça tous les jours. (…) Tu m’as abandonnée éperdue d’amour (…) je hais la vie que j’ai eue. Je voulais que tu le saches. »

Mais le récit n’est pas seulement celui d’un règlement de compte. Chaque protagoniste pourra s’exprimer, malgré les détours et les heurts. Tous deux ont la sensation d’avoir vécu comme des fantômes de leur propre vie, mais aussi d’être resté·es chacun·e loyal·e à l’autre et à leur histoire (lors de l’enquête qui précédera le procès, les deux n’ont rien dit de leurs premières relations sexuelles, dans un parc, avant leur départ raté vers Newcastle, qui va tout cristalliser). Il lui raconte ses années de prison, les lettres écrites; il lui en a rédigées quelques-unes, elle, des centaines.

L’interprétation de Gabrielle Ferron et de Réjean Vallée est magnifique de précision et de solidité – à part, peut-être, un moment de joie forcée lorsque le duo disperse les poubelles dans l’espace, alors que l’entente commence à poindre, mais c’est le seul bémol à apporter. Quelle justesse de jeu à chaque étape de cette immersion dans leur histoire, pour arriver au cœur de ce qui n’a jamais pu être dit (et l’on va comprendre pourquoi). Les deux interprètes sont capables des plus grandes émotions… et d’en sortir en un instant, offrant ainsi des ruptures de ton vertigineuses.

Il y aussi quelque chose de très réjouissant, de stimulant, à voir sur scène une des membres du tout nouveau duo de direction du Théâtre Périscope, puisque, en effet, Gabrielle Ferron assure également la coordination artistique du lieu avec Samuel Corbeil (qui accueille le public avant la représentation). C’est comme une sorte de présentation. Bon, une présentation coup de poing, mais éminemment salutaire, car Blackbird, par cette plongée lucide et dérangeante dans un amour interdit, nous invite à écouter par-delà les idées reçues.

Blackbird

Texte : David Harrower. Mise en scène : Olivier Lépine. Scénographie : Marianne Lebel. Direction de production : Aube Forest-Dion et Auréliane Macé. Avec Gabrielle Ferron et Réjean Vallée. Une coproduction de l’Apex Théâtre et du Théâtre Périscope, présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 5 mars 2022.

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