Critiques

Via Kanana : Manifeste pour une Afrique nouvelle

© Christian Ganet

« Le seuil de tolérance de l’Afrique envers la corruption est stupéfiant. » Cette phrase arrive comme une bombe durant le spectacle. C’est dans ce contexte que Via Kanana de Via Katlehong Dance propose d’illustrer à quel point, malgré sa volonté de s’en sortir, de se débarrasser de l’oppression blanche et de miser sur la nouvelle génération, ce continent reste aux prises avec la corruption, qui, telle une gangrène profonde, l’empêche de se lever à la hauteur de ses espérances. Le chorégraphe Gregory Maqoma s’intéresse plus précisément à l’Afrique du Sud et au township de Katlehong, dont la compagnie tire son nom et dont sont originaires les interprètes. Grâce à la pantsula, mélange de claquettes, de hip-hop et de danses traditionnelles, on nous présente une jeunesse à la fois écœurée et exaltée, qui n’hésite plus à se révolter et à rêver d’un meilleur avenir.

Christian Ganet

Gregory Maqoma impose, d’entrée de jeu, un rythme soutenu, qui traduit l’urgence de la situation. Sa vision est vaste, d’autant qu’il ne s’emploie pas uniquement à dénoncer la corruption. Il veut aussi nous présenter une communauté – la sienne, celle de la compagnie – ainsi qu’une société et son existence. D’un tableau à l’autre, le public ne peut reprendre son souffle. Il est emporté dans un tourbillon culturel ambitieux, fièrement porté par les danseurs et danseuses et leur impressionnante maîtrise de la pantsula. Elle rappelle le gumboots – qui l’a inspirée –, soit cette danse traditionnelle qui a longtemps été utilisée par ceux et celles qui étaient privé·es de parole pour communiquer, pour avertir du danger ou pour prévenir de l’arrivée des autorités. La pantsula est aussi une manière de mettre en exergue certains gestes de la vie quotidienne, comme cette partie de dés clandestine, présentée dans l’un des tableaux. En outre, en la regardant être exécutée avec brio par l’ensemble de la distribution, on peut reconnaître, ça et là, des inspirations de funk, de smurf dance ou encore de danse zoulou. Elle est aussi, en l’occurrence, infusée de danse contemporaine.

Être authentique

Le décor minimaliste laisse la part belle aux artistes. C’est leur histoire qui est racontée et l’on peut sentir cette authenticité dans leurs interactions, dans leurs cris, leurs chants, leurs plaidoyers. Tour à tour, les chorégraphies exposent les différents visages de la corruption : dictature, exclusion, viol, propagande, déracinement. Et, entre ces sombres manifestations, on ne peut qu’être admiratif ou admirative de la résilience, de la force et de la joie qui se dégagent de ces femmes et de ces hommes. La danse devient leur échappatoire. En sont la preuve ces ballets rythmés et physiques mis en scène à l’avant de projections sur des écrans immenses, qui évoquent des lieux aussi inusités qu’un train grâce à une gestuelle captivante et dynamique. Ce numéro fait d’ailleurs partie des moments les plus marquants du spectacle.

Christian Ganet

Or voilà, l’Afrique est divisée : elle veut croire en ces promesses politiques qui lui sont faites, mais qui ne débouchent sur rien. La scénographie, en particulier l’utilisation judicieuse de deux écrans, fait très bien ressortir cette dualité. Les images en noir et blanc contrastent avec les tenues colorées. Les ombres projetées des artistes – tantôt immobiles, tantôt ralenties – détonnent avec leur réelle vivacité. Gregory Maqoma exprime également cette opposition à plusieurs reprises dans son travail corporel. Alors que les portés, les contacts et les regards appellent généralement à l’intimité et à l’échange, lui s’en sert pour que les interprètes se repoussent, se fassent tomber et se rejettent.

La nouvelle génération semble prête à contester, à se lever et à chercher elle-même cette terre promise – Kanana, en langue sotho – qui n’arrive jamais. C’est le message que tentent de transmettre Gregory Maqoma et Via Katlehong Dance : entre accords vocaux et physiques, la révolution sera dansée ou ne sera pas.

Le documentaire présenté immédiatement après la fin de la représentation explique la genèse du projet et la vision de l’équipe créatrice, dont les membres abordent leurs expériences personnelles ainsi que l’apprentissage des techniques de la pantsula. Tout simplement fascinant.

 

Via Kanana

Chorégraphe : Gregory Maqoma. Directeur de projet : Buru Mohlabane. Musique : Samuel Makhathade Khabane. Éclairages : Oliver Hauser (Hauser Lighting Design). Vidéo : Jurgen Meekel. Costumes : DarkDindie Styling Concepts. Photographies : David Goldblatt. Responsable de production : Steven Mpiyakhe Faleni. Avec Tshepo Nchabeleng, Thato Qofela, Andile Nhlapo, Tshepo Mohlabane, Teboho Molelekeng, Abel Vilakazi, Julia Burnham et Lenela Laballo. Une coproduction de Via Katlehong Dance, de la Maison de la Danse de Lyon et de la Scène nationale, diffusée par Danse Danse et présentée en webdiffusion jusqu’au 6 mars 2022.

Charleyne Bachraty

À propos de

Danseuse et chorégraphe de formation, Charleyne Bachraty est aussi comédienne depuis plus de 15 ans. En parallèle, elle est également rédactrice, journaliste et narratrice.