Critiques

Festival de Casteliers 2022 : Lumières sur l’Amérique du Nord

Au fil des ans, le Festival de Casteliers est devenu un événement incontournable dans le paysage théâtral montréalais. Pour cette 17e édition, qui rend hommage aux arts de la marionnette en Amérique du Nord, 11 spectacles en provenance du Nunavut, du Mexique, des États-Unis et du Québec sont présentés en salles. Ce retour attendu sur les scènes de la métropole s’accompagne d’un éventail d’activités parallèles gratuites : expositions, table ronde, ateliers, etc.

Innamorati : En avant la musique

La marionnettiste Marcelle Hudon présente sa dernière création, Innamorati, pour laquelle elle collabore avec le Quatuor à corde Bozzini, un ensemble de musique contemporaine. Dans cet hymne à l’amour et à la vie, l’artiste utilise des ombres chinoises, des marionnettes à fils, de la vidéo en direct et de la manipulation de dessins. Des personnages naissent, se cherchent, tombent amoureux, s’évadent et tentent d’éloigner la mort. Malgré des moments forts, on se perd souvent dans ce récit biscornu. Certaines scènes cassent le rythme et brisent la poésie qui s’installait jusqu’alors, comme celle où des pieds entendent s’échapper de leur propriétaire.

Casteliers

Avec son compère Csaba Raduly, Marcelle Hudon s’expose autant que les objets auxquelles elle donne vie. On les voit manipuler les figurines articulées et manier, à une station de travail, les éléments filmés qui apparaissent aussitôt sur de longs panneaux au fond de la scène.

Dans ce conte onirique, c’est la musique qui mène le bal. Complexe et techniquement décousue, elle est cependant détaillée et exige une attention assidue des spectateurs et spectatrices. L’aspect déconstruit qui ressort au début de chaque morceau fait ensuite place à une harmonie singulière qui n’est pas exempte d’intérêt. C’est d’ailleurs la plus grande qualité de cette production.

Innamorati

Création et scénographie : Marcelle Hudon. Accompagnement à la création : Pavla Mano. Création des marionnettes : Marcelle Hudon et Felix Mirbt. Musique : Cassandra Miller, Michael Oesterle, Ana Sokolovic et le Quatuor Bozzini. Éclairages : Lucie Bazzo. Avec Marcelle Hudon et Csaba Raduly (marionnettistes), Alissa Cheung et Clemens Merkel (violons), Stéphanie Bozzini (alto) et Isabelle Bozzini (violoncelle). Une production de Marcelle Hudon et du Quatuor Bozzini, présentée à l’occasion du Festival de Casteliers au Théâtre Outremont.

 La Sœur la plus grande du monde : L’épopée du grain de maïs

Däxi, une jeune fille de la nation Ñäñho, découvre qu’il n’y a plus de maïs dans son village. Puisqu’elle craint pour sa mère enceinte et son futur petit frère, elle part vers le nord dans l’espoir de comprendre ce qui se passe et de ramener de la nourriture. Plusieurs dangers surviennent et lui font vivre la peur, le chagrin et le deuil. Mais l’enfant n’abandonne pas sa quête, malgré ces obstacles, ce qui lui permet aussi de rencontrer l’amitié et d’acquérir une certaine sagesse.

Ce voyage présente également l’histoire du partage des cultures à travers le territoire et les âges. Le tout est finement assemblé malgré les allures brouillonnes avec lesquelles l’artiste s’amuse consciemment. Le tout premier spectacle solo du marionnettiste mexicain Diego Ugalde de Haene, spécialiste en théâtre d’ombres traditionnel, s’avère une remarquable réussite autant par sa forme que son contenu. Il charme le public avec des dessins et des textes naïfs et authentiques derrière lesquels se cachent les enjeux contemporains du péril de la diversité des semences du maïs. Bien qu’il ne nomme jamais les grandes compagnies de biotechnologie du secteur agricole, il nous fait tout comprendre. Cette production du Mi’ño Teatro de Sombras est à la fois lucide, intelligente et amusante.

La Sœur la plus grande du monde

Texte et marionnettes : Diego Ugalde de Haene. Aide à la recherche sur la culture du maïs : Iakwahwatsiratátie Language Nest Kahnawà:ke, Stephen Silver Bear McComber (Kahnawà:ke) et le comité Comunitario de la Feria del Maíz de San Miguel Tlaxcaltepec. Scénographie : Jésus Noyola et Ángel Ortiz. Musique : Fernando Corona. Éclairages : Diego Ugalde et Jésus Noyola. Avec Diego Ugalde de Haene. Une production du Mi’ño Teatro de Sombras, présentée à l’occasion du Festival de Casteliers à la Maison internationale des arts de la marionnette.

Concert anatomique : Un corps-à-corps percutant

Sur scène, d’intrigantes masses aux formes irrégulières gisent sous des draps noirs. On entend une musique inquiétante alors que l’un des amas bouge lentement. Kevin Augustine, seul interprète et créateur du spectacle, se lève avec difficulté et se défait de son sombre linceul. Il se déplace, presque nu, avec le regard du nouveau-né, qui oscille entre la douleur et l’émerveillement.

Richard Termine

Après une brève exploration de son propre corps, il s’empare tour à tour des marionnettes en mousse de caoutchouc qui l’entourent, soit une jambe et un bras sans peau, un gigantesque globe oculaire, un crâne privé de sa mâchoire inférieure et un fœtus. Ses mouvements apparaissent tendres et bienveillants. Grâce à ses ingénieuses manipulations, qu’il exécute de façon acrobatique en utilisant autant ses pieds que ses mains, il fait surgir de puissantes images. Kevin Augustine ne manie pas les objets, il les intègre à son corps et danse avec eux.

L’atmosphère lugubre du départ s’estompe quelque peu, mais le côté étrange persiste jusqu’au noir final, ce qui sert tout à fait le spectacle. Dans cette réflexion sans paroles sur le corps humain, rien n’est banal, et l’on s’étonne à chaque passage. Concert anatomique est une œuvre que l’on porte longtemps en soi, elle bouleverse, bouscule et fascine.

Concert anatomique

Texte, mise en scène, scénographie et création des marionnettes : Kevin Augustine. Musique : Mark Bruckner. Éclairages : Poe Saegusa. Moulages : Gloria Sun. Assistante à la fabrication des marionnettes : Ilya Vett. Avec Kevin Augustine. Une coproduction de Lone Wolf Tribe (New York) et des Sages Fous (Trois-Rivières), présentée, à l’occasion du Festival de Casteliers, à l’auditorium Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont jusqu’au 4 mars 2022.

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