Critiques

Festival de Casteliers : Les 1001 visages de la marionnette

C’est déjà demain que s’achève l’édition 2022 du Festival de Casteliers. Seront à voir, en guise de clôture à ces festivités marionnettiques enthousiasmantes, Coucou, spectacle muet de Graham Soul sur le temps, et Muntergang and Other Cheerful Downfalls, de la compagnie new-yorkaise Great Small Works, inspiré par le travail des artistes Zuni Maud et Yosl Cutler, qui ont créé un théâtre de marionnettes yiddish dans les années 1920. Ces propositions s’ajoutent à celles, fort diversifiées, qui nous ont été offertes jusqu’à maintenant.

L’Île aux patates : Balade insolite

Quel univers singulier que celui créé par Joël da Silva et le Théâtre Magasin ! À la fois glauque et lyrique, sombre et ludique, coquet et délibérément répugnant, écrin d’une narration plutôt classique mais de péripéties déjantées, ce microcosme a du moins l’heur de surprendre. La poésie y joue un rôle intrinsèque (par la teneur du texte) et explicite, étant donné qu’un des personnages est un versificateur. L’Île aux patates est, en fait, une mise en abyme, présentant cet auteur (tapant assidûment sur son adorable ordinateur portable d’à peine quelques centimètres) imaginant une variation sur les thèmes usités des luttes de pouvoir et de la folie des grandeurs. L’autoproclamé Roi de la patate désire installer son kiosque dans un monde fantasmagorique qui en a perdu d’autres ayant eu de semblables desseins, dont le roi Vague-à-l’âme, qui hante toujours ces lieux. Or, le Roi des mouches ne l’entend pas de cette oreille et déferle sur son rival son armée ailée chargée de faire de ses réserves de pommes de terre « une purée de pestilence et de tourment ».

Patrick Beauchemin

Bien que le texte quelque peu alambiqué de cet opus étrange et farfelu en rend le propos plutôt nébuleux, on retiendra tout de même que l’ambition fait périr son maître, que « le paradis n’existe pas » et peut-être aussi que l’inspiration artistique peut venir de n’importe quoi… même de l’odeur ensorcelante des frites. Néanmoins, c’est principalement l’esthétique du spectacle qui fascine, de la petite ritournelle signature – qu’on chantonne littéralement en sortant de la salle – aux jolies marionnettes à tiges, en passant par la scénographie évocatrice permettant de changer habilement l’ambiance régnant dans ce grand castelet.

L’Île aux patates

Texte, mise en scène et scénographie : Joël da Silva. Marionnettes : Claude Rodrigue, Colin St-Cyr Duhamel, Sandra Turgeon et Violette Guerlotté. Conception sonore : Michel Robidoux. Éclairages : Nancy Longchamp. Avec Jean-François Beauvais et Antoni Castonguay. Une production du Théâtre Magasin, présentée au Théâtre Outremont à l’occasion du Festival de Casteliers.

Racontars arctiques : Truculence québéco-scandinave

Le Danois Jørn Riel a tiré une série de romans des 16 années qu’il a passées, avec une poignée de ses congénères, sur les vastes et désertiques terres du Groenland. De ces romans est née une bande dessinée, scénarisée par Gwen de Bonneval et illustrée par Hervé Tanquerelle, qui a inspiré le spectacle d’une truculence irrésistible que nous offre La ruée vers l’or, en coproduction avec le Théâtre de la Pire Espèce.

Chacun des héros plus ou moins hirsutes et bourrus de cette suite de tableaux qui composent, ensemble, un portrait prégnant de la solitude et de l’isolement à l’ère prénumérique, est une caricature juste assez réaliste pour être délectable. Ces fort attachants messieurs des années 1950 (aux accents typiquement québécois), vivant dans des cabanes de bois au cœur d’un climat hostile, sont si bien campés que leurs interprètes les rendent tout à fait reconnaissables… même quand ils et elle sont délesté·es de leurs pantins. Le trio formé par Anne Lalancette, Jérémie Desbiens et Jean-François Beauvais – accompagné sur scène par le bruiteur émérite et homme-orchestre Alexandre Harvey – brille de dynamisme, de complicité et d’une efficacité comique qui dériderait un iceberg. Les mouvements des tables, où se déroule une partie de l’action, en miniature, sont fluides, et la manipulation des marionnettes insuffle une vérité touchante aux protagonistes, quelle que soit leur taille. Car il y a un habile jeu d’échelles dans Racontars arctiques : on passe du minuscule (les hommes sur leurs traîneaux à chiens qui parcourent les dunes de neige) au moyen (de superbes créations d’une soixantaine de centimètres aux traits creusés et expressifs) à la grandeur nature (lorsque les corps des marionnettistes se substituent à ceux de leurs personnages, représentés seulement par un masque ou un visage manipulé avec une main).

La facture plastique des figures et des accessoires, l’inventivité de la trame sonore livrée en direct, le rythme du récit, l’interprétation toute en richesse et en nuances, la profonde humanité des thèmes abordés (la solitude, mais aussi la solidarité, la difficulté de communiquer, l’espoir de laisser sa marque dans l’histoire, le désir de silence, entre autres), tout concourt à faire de Racontars arctiques un spectacle pittoresque, captivant, émouvant, hilarant et… à nul autre pareil.

Racontars arctiques

Texte : Jørn Riel. Traduction : Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. Adaptation : Anne Lalancette, avec la collaboration de Francis Monty, Jérémie Desbiens, Simon Landry-Désy et Alexandre Harvey. Mise en scène : Francis Monty, avec la collaboration d’Anne Lalancette, Jérémie Desbiens, Simon Landry-Désy et Alexandre Harvey. Conception musicale et sonore : Alexandre Harvey. Conception des marionnettes : Sophie Deslauriers, d’après les illustrations de Hervé Tanquerelle. Confection des marionnettes : Sophie Deslauriers et Claudine Rivest. Conception des décors et accessoires : Corinne Merell. Confection des décors et accessoires : Corrine Merell et Nancy Belzile. Éclairages : Nancy Longchamp. Avec Alexandre Harvey (musique et bruitage en direct), Jérémie Desbiens, Jean-François Beauvais et Anne Lalancette. Une production de La ruée vers l’or, en collaboration avec le Théâtre de la Pire Espèce, présentée au Théâtre Aux Écuries à l’occasion du Festival de Casteliers.

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À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle depuis une vingtaine d'années. Elle cheffe de pupitre pour JEU, chroniqueuse des arts de la scène pour Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour Lurelu et on a pu la lire ou l'entendre, au fil des ans, dans divers médias (Le Devoir, Télé-Québec, etc.). Elle est aussi présidente de l'Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT). Férue de théâtre, de littérature, de cinéma et de cirque, elle apprécie particulièrement lorsque ces disciplines se croisent.

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