Ceux et celles qui ont été conquis·es par l’exquise création Je suis William brûlaient d’un enthousiasme effervescent, voire immodéré, d’assister au résultat d’une nouvelle collaboration entre l’autrice Rébecca Déraspe et le metteur en scène Sylvain Scott sous l’égide du Théâtre Le Clou. Faire crier les murs se penche aussi sur la portée du geste artistique, mais, cette fois, plutôt sous l’angle de la réception que de l’émission, et la discipline ciblée n’est plus la littérature, mais la peinture, celle en aérosol, qui s’intègre au paysage urbain sans attendre d’y être invitée. C’est effectivement au travail caustique de Bansky, icône du street art, que s’intéressent les protagonistes de cette quête identitaire et relationnelle déclinée sous forme de théâtre musical.
Deux fils narratifs s’y croiseront. Le premier est déroulé par Jade, adolescente négligée par sa mère, une chanteuse qui s’acquitte de ses responsabilités parentales avec une certaine… désinvolture. La jeune fille, livrée à elle-même, se protège comme elle le peut, soit en érigeant une barrière autour d’elle – ce qui la rend difficile d’approche, voir intransigeante, avec Tom, qui voudrait être son ami – et en portant en permanence, dira-t-elle, un casque de scaphandrier invisible sur la tête. En tombant sur l’image d’une gamine coiffée d’un pareil couvre-chef, elle sera convaincue que son auteur, Bansky, ne peut être que le père qu’elle n’a jamais connu et qui la comprend néanmoins si instinctivement. Voilà qui illustre bien comment se reconnaître dans une œuvre artistique peut être un exutoire salutaire.
L’autre axe de l’histoire repose sur les épaules d’Angela, Bethléemite qui a perdu son fils lors d’une explosion, mais qui s’accroche à l’espoir qu’il soit toujours en vie, conviction ravivée par l’impression qu’elle aura, en visitant le célèbre hôtel Walled Off, que son cher enfant a servi de modèle au graffiteur. Angela et Jade partiront, chacune à partir de leur coin de la planète, à la recherche du mystérieux artiste britannique.
De la poésie, de l’humour et de la musique
La mère de Jade et Angela (interprétées par la même comédienne, Geneviève Alarie) représentent des figurent maternelles bien différentes, mais qui, toutes deux, ont des lacunes. Si la première pèche par égocentrisme puéril, la seconde se nourrit des soins qu’elle apporte à ses deux enfants, mais se rend compte qu’à trop se préoccuper du fils perdu, elle n’a pas nécessairement été à l’écoute des besoins immatériels de sa fille, de ses envies, de ses goûts et de ses ambitions. Est-ce là la finalité de ce second volet de la trame narrative ? De montrer deux des multiples façons dont un parent peut s’avérer imparfait ? Ou est-ce de souligner davantage l’impact mondial de Bansky ? Il reste qu’on peut entretenir quelques doutes quant au caractère harmonieux et fertile du mariage de ces deux récits.
Un autre aspect du spectacle peut aussi laisser perplexe : le don que possède Jade de voir à travers les murs. Faudrait-il y déceler une métaphore ? Ou encore la volonté de Déraspe d’inscrire Faire crier les murs dans un certain réalisme magique, appuyé par la figure du rat géant qui symbolise Bansky ? Avançons que ce n’est pas là où réside la puissance de ce spectacle. Or, à cet égard, il n’y a pas à chercher bien loin : ce sont les mots revendicateurs et lumineux de la dramaturge, joliment mis en musique par Chloé Lacasse et Benoit Landry (ainsi que par la musicienne Laurie Torres, présente sur scène du début à la fin) et brillamment livrés par les interprètes – tout particulièrement par Inès Talbi, d’une grande vérité dans le rôle de Jade – qui font de la production une fête pour les oreilles et l’âme.
Les (très) nombreuses chansons de cette pièce de théâtre musicale donnent, pour la plupart d’entre elles, accès à l’intériorité des protagonistes, que leur tempo soit doux ou syncopé. Ainsi, elles sont un complément habile aux dialogues, en plus d’ajouter du rythme à l’ensemble, tout comme l’usage de masques lors des interventions de personnages secondaires et l’imagination généreuse avec laquelle est employée une imposante boîte rectangulaire sur roues qui devient tour à tour un lit, une cabine de détection de métal à l’aéroport ou un comptoir d’hôtel, entre autres. Si de fort belles séquences d’animation sont projetées sur les écrans qui ornent le haut de la scène, ceux-ci semblent néanmoins sous-utilisés. Ne pourraient-ils pas, tout au long du spectacle, donner à voir au public différentes œuvres de Bansky ? Mentionnons qu’il était certes un peu dommage que, lors de la première médiatique, le volume de la musique ait masqué des pans de la poésie goguenarde si délicieuse de Déraspe, mais nul doute que les mises au point nécessaires seront prestement apportées. Cela n’en permettra que mieux aux adolescent·es, ainsi qu’à ceux et celle qui auront le privilège de les accompagner dans ce périple ponctué d’art, d’espoirs et de liens salvateurs, d’apprécier le voyage.
Faire crier les murs
Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Sylvain Scott. Musique : Chloé Lacasse et Benoit Landry. Costumes : Linda Brunelle. Assistance aux costumes : Marie-Audrey Jacques. Éclairages : Luc Prairie. Illustrations : Catherine Gauthier. Maquillages et costumes : Angelo Barsetti. Masques : Claude Rodrigue. Tête de rat : Lyne Beaulieu. Avec Laurie Torres (musique), Geneviève Alarie, Gabriel Favreau et Inès Talbi. Une production du Théâtre Le Clou, présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 3 avril 2022.
Ceux et celles qui ont été conquis·es par l’exquise création Je suis William brûlaient d’un enthousiasme effervescent, voire immodéré, d’assister au résultat d’une nouvelle collaboration entre l’autrice Rébecca Déraspe et le metteur en scène Sylvain Scott sous l’égide du Théâtre Le Clou. Faire crier les murs se penche aussi sur la portée du geste artistique, mais, cette fois, plutôt sous l’angle de la réception que de l’émission, et la discipline ciblée n’est plus la littérature, mais la peinture, celle en aérosol, qui s’intègre au paysage urbain sans attendre d’y être invitée. C’est effectivement au travail caustique de Bansky, icône du street art, que s’intéressent les protagonistes de cette quête identitaire et relationnelle déclinée sous forme de théâtre musical.
Deux fils narratifs s’y croiseront. Le premier est déroulé par Jade, adolescente négligée par sa mère, une chanteuse qui s’acquitte de ses responsabilités parentales avec une certaine… désinvolture. La jeune fille, livrée à elle-même, se protège comme elle le peut, soit en érigeant une barrière autour d’elle – ce qui la rend difficile d’approche, voir intransigeante, avec Tom, qui voudrait être son ami – et en portant en permanence, dira-t-elle, un casque de scaphandrier invisible sur la tête. En tombant sur l’image d’une gamine coiffée d’un pareil couvre-chef, elle sera convaincue que son auteur, Bansky, ne peut être que le père qu’elle n’a jamais connu et qui la comprend néanmoins si instinctivement. Voilà qui illustre bien comment se reconnaître dans une œuvre artistique peut être un exutoire salutaire.
L’autre axe de l’histoire repose sur les épaules d’Angela, Bethléemite qui a perdu son fils lors d’une explosion, mais qui s’accroche à l’espoir qu’il soit toujours en vie, conviction ravivée par l’impression qu’elle aura, en visitant le célèbre hôtel Walled Off, que son cher enfant a servi de modèle au graffiteur. Angela et Jade partiront, chacune à partir de leur coin de la planète, à la recherche du mystérieux artiste britannique.
De la poésie, de l’humour et de la musique
La mère de Jade et Angela (interprétées par la même comédienne, Geneviève Alarie) représentent des figurent maternelles bien différentes, mais qui, toutes deux, ont des lacunes. Si la première pèche par égocentrisme puéril, la seconde se nourrit des soins qu’elle apporte à ses deux enfants, mais se rend compte qu’à trop se préoccuper du fils perdu, elle n’a pas nécessairement été à l’écoute des besoins immatériels de sa fille, de ses envies, de ses goûts et de ses ambitions. Est-ce là la finalité de ce second volet de la trame narrative ? De montrer deux des multiples façons dont un parent peut s’avérer imparfait ? Ou est-ce de souligner davantage l’impact mondial de Bansky ? Il reste qu’on peut entretenir quelques doutes quant au caractère harmonieux et fertile du mariage de ces deux récits.
Un autre aspect du spectacle peut aussi laisser perplexe : le don que possède Jade de voir à travers les murs. Faudrait-il y déceler une métaphore ? Ou encore la volonté de Déraspe d’inscrire Faire crier les murs dans un certain réalisme magique, appuyé par la figure du rat géant qui symbolise Bansky ? Avançons que ce n’est pas là où réside la puissance de ce spectacle. Or, à cet égard, il n’y a pas à chercher bien loin : ce sont les mots revendicateurs et lumineux de la dramaturge, joliment mis en musique par Chloé Lacasse et Benoit Landry (ainsi que par la musicienne Laurie Torres, présente sur scène du début à la fin) et brillamment livrés par les interprètes – tout particulièrement par Inès Talbi, d’une grande vérité dans le rôle de Jade – qui font de la production une fête pour les oreilles et l’âme.
Les (très) nombreuses chansons de cette pièce de théâtre musicale donnent, pour la plupart d’entre elles, accès à l’intériorité des protagonistes, que leur tempo soit doux ou syncopé. Ainsi, elles sont un complément habile aux dialogues, en plus d’ajouter du rythme à l’ensemble, tout comme l’usage de masques lors des interventions de personnages secondaires et l’imagination généreuse avec laquelle est employée une imposante boîte rectangulaire sur roues qui devient tour à tour un lit, une cabine de détection de métal à l’aéroport ou un comptoir d’hôtel, entre autres. Si de fort belles séquences d’animation sont projetées sur les écrans qui ornent le haut de la scène, ceux-ci semblent néanmoins sous-utilisés. Ne pourraient-ils pas, tout au long du spectacle, donner à voir au public différentes œuvres de Bansky ? Mentionnons qu’il était certes un peu dommage que, lors de la première médiatique, le volume de la musique ait masqué des pans de la poésie goguenarde si délicieuse de Déraspe, mais nul doute que les mises au point nécessaires seront prestement apportées. Cela n’en permettra que mieux aux adolescent·es, ainsi qu’à ceux et celle qui auront le privilège de les accompagner dans ce périple ponctué d’art, d’espoirs et de liens salvateurs, d’apprécier le voyage.
Faire crier les murs
Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Sylvain Scott. Musique : Chloé Lacasse et Benoit Landry. Costumes : Linda Brunelle. Assistance aux costumes : Marie-Audrey Jacques. Éclairages : Luc Prairie. Illustrations : Catherine Gauthier. Maquillages et costumes : Angelo Barsetti. Masques : Claude Rodrigue. Tête de rat : Lyne Beaulieu. Avec Laurie Torres (musique), Geneviève Alarie, Gabriel Favreau et Inès Talbi. Une production du Théâtre Le Clou, présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 3 avril 2022.