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Disgrâce : Conte immoral sur le sexe et la justice

affaire Jian Ghomeshi déclenché

En 2014, l’affaire Jian Ghomeshi a déclenché une tempête médiatique. Le musicien et très populaire animateur à la radio de la CBC a fait face à des accusations de harcèlement et d’agression sexuelle sur trois femmes. En attendant le procès, il devra habiter chez sa mère, qui paie une caution de 100 000 $ pour sa libération conditionnelle. Obnubilée par cette nouvelle, Nadia Girard Eddahia commence alors à écrire sur ce « face-à-face entre une star déchue et sa mère », dont le mari est décédé depuis un an. Déterminée à défendre son garçon, qu’elle considère faussement accusé par de jeunes carriéristes en mal de publicité, elle accueille dans l’intimité de sa demeure ce fils absent depuis très longtemps, mais encore enveloppé d’une aura d’amour maternel. Ce huis clos sera complété par la vindicative et brillante avocate de Ghomeshi. Ce que la mère conçoit comme un espace protégé pour son Adonis de fils deviendra un champ de bataille où s’affrontent la morale et la machine judiciaire.

De part et d’autre d’une scène centrale, le public est invité dans le bungalow de banlieue. Il ne s’agit pas d’un documentaire sur la vie personnelle de la vedette radiophonique, mais bien d’un conte sur la mécanique du droit mise en contraste avec la recherche de la vérité. Dans son très habile texte, Girard Eddahia dispose sur l’un des plateaux de la balance les médias de masse qui jouent sur le scandale où se mêlent séduction, sexe et pouvoir, et, sur l’autre, la tendresse maternelle aveugle. Dans une dynamique inversée, le développement argumentaire de l’avocate accélère la descente aux enfers de la veuve. 

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Un trio infernal

L’espace domestique ordinaire fait de café, de divans, de tables et de gobelets est augmenté par des projections de photos de l’accusé dans des postures glamour de vedette accessible dans son quotidien. Ces images, bientôt entachées par une vidéo trouble où on distingue une pénétration, viennent souligner les états d’âme de la mère. Moments charnières accentués par des chansons connues, mais réinterprétées en distorsion.

Marie-Ginette Guay, dont le personnage se décompose lentement au fil de ses découvertes, s’avère solide. D’abord enjouée, déterminée à sauver son fils victime d’une injustice flagrante, la mère qu’elle incarne s’affaissera ensuite devant l’implacable vérité. Le vernis de l’image publique craque et révèle un monstre qu’elle ne reconnaît plus. Elle était sa force morale alors que lui, à son entrée en scène, était dépressif, enragé, frustré de perdre son travail, sa richesse, sa réputation. Gabriel Fournier (Roméo et Juliette, au Trident) porte ce personnage pervers avec fougue et fourberie. De présumé coupable, il redevient lui-même, à mesure que la plaidoirie de raffine : agressif, suffisant, voire condescendant avec sa chipie de mère qui ne comprend rien au sexe moderne.

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Ce duo éclate avec l’arrivée de l’avocate, campée par la puissante Frédérique Bradet, longiligne, séduisante et brillante stratège qui a réponse à tout, en parfait contrôle de la situation. C’est une femme de tête, tranchante comme une lame de couteau. Elle met en place une stratégie globale pour son client. Elle dicte son comportement, restreint ses interventions, lui impose le silence dans l’espace public. Puis elle élabore sa défense à partir de détails, une construction systématique, aux limites entre le réel et la fiction. Elle incarne bien ces avocates vedettes qui défendent les hommes puissants dans des causes d’agressions sexuelles contre des femmes. Dans une scène remarquable, elle rabroue son client qui l’accusait de vouloir basculer du côté des plaignantes, plaçant son objectivité au-dessus de tout soupçon.

Ce premier texte de l’autrice Nadia Girard Eddahia frappe fort et juste. Elle prend prétexte de l’affaire Ghomeshi pour démonter les mécaniques de la cour qui broient sur leur passage les victimes et les proches. Cela fait écho aux procès semblables que connaît le Québec depuis quelques années. Il y a ici une culpabilité que la mère reconnaît comme telle et qui la conduira à renier son enfant. Même si, dans les faits, le tribunal l’a acquitté (en 2016). Cette pièce pointe la zone grise entre la morale et le système judiciaire qui s’occupe de droit plutôt que de justice. Une dramaturge à surveiller.

Disgrâce

Texte et assistance à la mise en scène : Nadia Girard Eddahia. Mise en scène et scénographie : Gabriel Cloutier Tremblay. Conception des décors, éclairages et costumes : Keven Dubois, Marie McNicoll, Éva-Maude TC. Composition musicale : Jean-Michel Letendre-Veilleux. Direction de production : Stéphanie Hayes. Avec Frédérique Bradet, Gabriel Fournier et Marie-Ginette Guay. Une production de La Trâlée, présentée au Théâtre Premier Acte jusqu’au 7 mai 2022.

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