Critiques

Atteintes à sa vie : Brutalement réjouissant

Martin Crimp auteur britannique

Martin Crimp, l’auteur britannique à l’origine de ce texte kaléidoscopique, fait partie de cette génération d’artistes des années 1990, dont Sarah Kane fut indéniablement une cheffe de file, associée au In-Yer-Face Theatre, un mouvement créé en réaction à la morosité et à l’embourgeoisement du théâtre de l’époque. Il se veut provocateur, tant par son contenu que par sa forme. Atteintes à sa vie constitue un chef-d’œuvre du genre, monté pour la première fois à Montréal dans une mise en scène brillante et ludique de Philippe Cyr, qui a su rendre vivante une œuvre qui peut s’avérer difficile à mettre en scène parce que Crimp propose un texte fragmenté quoique narratif, où il n’y a pas de personnages et où chaque voix est désignée par un tiret, autant d’éléments déstabilisants, tant pour les artistes qui veulent s’y frotter que pour le public.

Cette pièce sous-titrée 17 scénarios pour le théâtre offre en effet une série de variations sur un même thème, les multiples formes de violence que l’on retrouve dans notre société. Ainsi, le spectacle débute par une suite de messages de menaces laissés sur un répondeur (en voix hors champ), ailleurs il est question de tragédies liées à l’amour et aux idéologies, de la tyrannie des marques, de radicalisation de la pensée, etc. Et tous ces tableaux évoquent de différentes façons un personnage absent sur scène, qui se nomme parfois Anne, parfois Annie, Anoushka; c’est un homme, une femme, une voiture, une artiste plasticienne dont on critique les œuvres, une actrice porno, c’est la sœur, l’amie, la fille d’à côté, bref elle est omniprésente. « C’est une menace terroriste / Elle est mère de trois petits / C’est une cigarette sans filtre / Une pilule d’ecstasy », peut-on entendre dans « Girl next door », la quatorzième scène livrée par un des deux artistes invités, Gerard X Reyes (chorégraphe, danseur et pionnier de la scène Kiki Ballroom). Cette partie, chantée en anglais, est également dansée dans des costumes clinquants, donnant à l’ensemble des allures de cabaret queer. Précédemment, nous avions pu apprécier l’excellente Camille Poliquin (Milk & Bone, Kroy), qui chante divinement. On peut dire sans se tromper que ces deux artistes offrent des moments de pur bonheur. 

La scénographie extrêmement épurée laisse toute la place au jeu, mais aussi aux éclairages raffinés de Cédric Delorme-Bouchard et à la magnificence des costumes d’Elen Ewing. Pour ces lumières, le plus souvent subtiles et discrètes, mais qui ne manquent pas de révéler l’espace de manière plus affirmée, notamment avec des lasers rouges tranchant la scène, ce concepteur de talent mérite toute notre attention. Quant aux costumes, il y aurait beaucoup à en dire : tout d’abord, on ne peut que souligner l’audace et l’originalité de la proposition. À l’image du texte qui explore les multiples facettes d’un même objet, on nous transporte, par la seule utilisation du vêtement, dans le cérémoniel, le sacré, le kitsch, le bling bling, le burlesque, le grotesque, le gothique, l’étrange, le sexy et l’ordinaire.

Martin Crimp auteur britanniqueMaxim Paré Fortin

Un théâtre des voix

On peut se questionner quant à l’utilisation des micros, trop souvent présents sur nos scènes sans aucune raison, mais comme nous sommes dans un théâtre des voix, où la narrativité est au premier plan, ce texte choral dont l’absence de personnages force les interprètes à devenir des locuteurs ou des locutrices, des émetteurs ou des émettrices, rend l’emploi des micros tout à fait pertinent. Cet accessoire n’a pas pour seule fonction d’amplifier les voix, il est un élément qui ajoute au spectaculaire. Par une direction d’acteurs et d’actrices extrêmement imaginative, Cyr a évité le piège inhérent à ce type de dramaturgie où les comédien·nes sont réduit·es au rôle de haut-parleurs anonymes, impersonnels et, par la force des choses, totalement désincarnés et sans vie. Au contraire, le texte traverse le corps des interprètes (Maxime Genois, Karine Gonthier-Hyndman, Iannicko N’Doua et Ève Pressault), qui se livrent à une affirmation du « je », plutôt que de tenter de camper des personnages à l’identité abstraite ou sans identité. 

En ce sens, l’ensemble des éléments, au début du spectacle, laissait présager le pire : un immense plateau noir et vide, la quasi-absence de décors, les costumes, de grandes robes noires identiques pour les quatre figures, la présence des micros avec tout ce que cela implique de contraintes physiques, etc. Mais aussitôt que l’action débute sur scène, la narration s’anime, les personnalités émergent, le plaisir et la légèreté l’emportent sur le caractère dramatique qu’aurait pu prendre cette pièce étant donné la lourdeur du propos. Distanciation brechtienne ? Quoiqu’il en soit, nous ne sommes pas dans la mimèsis, ni dans l’austérité d’un récitatif empesé. Et c’est tant mieux !

Atteintes à sa vie

Texte : Martin Crimp. Traduction : Christophe et Michelle Pellet. Mise en scène : Philippe Cyr. Scénographie : Étienne René-Contant. Lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Costumes : Elen Ewing. Environnement sonore : Christophe Lamarche-Ledoux. Dramaturgie : Emmanuelle Sirois. Avec Maxime Genois, Karine Gonthier-Hyndman, Iannicko N’Doua et Ève Pressault. Artistes invités : Camille Poliquin et Gerard X Reyes. Une production de L’Homme allumette, en collaboration avec l’Usine C, présentée à l’Usine C jusqu’au 30 avril 2022.

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