Tribune

La relance de quoi ?

Nous sommes celles et ceux à qui vous avez ouvert la voie. Certain.e.s nous appellent simplement « la relève ». Nous évoluons à vos côtés, sommes allumé.e.s et mobilisé.e.s, mais aussi pour plusieurs, déjà essoufflé.e.s et abîmé.e.s. Au regard de l’état de notre milieu après deux ans de pandémie, nous vous invitons, collègues, à faire le point et à rêver nos métiers, à ce que certain.e.s se plaisent à appeler « notre industrie », ce que nous appelons surtout notre communauté. Cette lettre est un appel à la solidarité.

Le paysage théâtral québécois du printemps 2022 est fait de ruines. Des ruines humaines faites d’innombrables épuisements professionnels, d’insécurité financière, de stress qui ronge les os à force de reports, d’annulations et d’embouteillage de programmations. Et des ruines imaginaires; celles de toutes ces potentielles créations qui sont encore dans les limbes de nos imaginations et pour lesquelles on a bien peur qu’elles y restent. 

Depuis maintenant deux ans, nous nous démenons tous et toutes pour garder la tête hors de l’eau, sauver une structure défaillante, « faire rayonner le milieu », travailler à la relance… Mais une relance de quoi, au juste? Une relance d’un système qui survit grâce à des salaires risibles ou même à du travail non rémunéré? Une relance sans filet social? Une relance faite de spectacles en reprise sans risque pour les programmateurs et programmatrices? Avec trop peu d’espace de recherche et de réflexion?  En voyant nos collègues épuisé.e.s et surmené.e.s, nous avons dit en coulisses : « Plus jamais. ».  À la seconde où nos théâtres ont rouvert leurs portes, tout est parti en fumée. Nous avons laissé derrière nous les réflexions essentielles qui ont animé nos esprits confinés pour faire mieux.

Mai 2021 : la relève s’organise! Un événement virtuel rassemble des dizaines de jeunes artistes : la Jasette de la relève théâtrale. Interprètes, concepteur.rice.s, auteur.rice.s, metteur.se.s en scène,  dramaturges, assistant.e.s à la mise en scène, régisseur.e.s, technicien.ne.s et directeur.rice.s techniques et de production et travailleur.se.s culturel.le.s profitent de ce moment pour faire le point sur l’état de leur milieu de travail, l’état de leur créativité et de leur insertion professionnelle. Les inquiétudes sont multiples : y a-t-il une place pour nous? 

Au moment où la communauté théâtrale s’affaire à une relance frénétique de ses activités, la nécessité d’un groupe afin de garder ces réflexions vivantes, d’établir des stratégies et des actions concrètes et de représenter nos intérêts se fait sentir. À l’automne 2021, une table de concertation pour la relève est créée, appuyée par le Conseil québécois du théâtre (CQT). C’est ce même groupe qui vous interpelle aujourd’hui. Nous voulons travailler ensemble à une relance réfléchie, à l’image de nos envies d’équité et de bien-être.

Nous vous invitons à instaurer puis consolider des conditions de production justes et bienveillantes, à sortir de cette logique productiviste à l’encontre de la création et qui finit immanquablement par se retourner contre nous. Rejeter le productivisme, c’est aussi donner une place de choix à la recherche-création, celle qui permet de chercher, de se perdre, de rater, d’esquisser, celle qui permet à la relève d’aller à la rencontre de sa pratique. Un espace de travail pour les artistes sans l’impératif de présenter quelque chose à tout prix. Un lieu qui offre sa confiance. Puis, quand vient le temps de présenter nos œuvres, il faut s’assurer d’avoir de bonnes conditions de diffusion. Une œuvre diffusée doit avoir accès au financement. Une diffusion doit venir avec un réel appui, un engagement financier, administratif et artistique. 

Nous évoluons dans un écosystème fragile où la collaboration entre les générations doit être plus importante. Comment assurer la pluralité des voix, des identités et des pratiques, essentielle pour la santé du dialogue établi entre les publics et nous ? Chacun.e peut faire sa part, les institutions comme les compagnies établies, les associations d’artistes comme les écoles, les diffuseurs comme les subventionneurs. Les initiatives par et pour la relève, bien que pertinentes, nous épuisent souvent et ont leurs limites. Nous lançons un appel à ouvrir vos maisons et à vous engager à offrir un espace à la relève afin que chacun.e trouve sa place dans notre communauté et ne prenne pas la porte pour de bon comme plusieurs l’ont fait dans les deux dernières années. 

Malgré tout notre amour pour notre travail, nous n’adhérons pas à cette culture de précarité ni au don de soi, de notre santé mentale et physique au nom de la “vocation”. Nous ne désirons pas entretenir une relation toxique avec notre pratique seulement parce que c’est ce que notre communauté a toujours enduré. Nous pouvons collectivement faire mieux et profiter de cette relance pour exiger de meilleures conditions de travail pour tous et toutes. Nous devons continuer de militer pour une réforme de l’assurance-emploi qui reconnaîtrait les particularités de notre statut et qui s’adapterait à notre réalité et toute autre mesure favorable à notre bien-être financier. 

Le dernier budget provincial et autres mesures exceptionnelles nous donnent espoir. Mais encore faut-il que l’argent ruisselle jusqu’aux artistes. Nous voulons faire partie de cette discussion. Nous devons aussi questionner l’éthique derrière les successions des compagnies qui limitent une redistribution équitable des fonds publics. Et ça ne concerne pas seulement les instances gouvernementales. Nous pouvons agir concrètement à même nos équipes de travail : le droit à la déconnexion, ne pas se soumettre à la pression de créer de nouveaux projets sans financement adéquat, l’implantation de politiques contre le harcèlement, etc. Nous devons pérenniser ces mesures pour les prochaines générations et limiter ainsi l’exode des jeunes artistes. 

Nous revendiquons de la transparence, de l’horizontalité, de pratiquer le sens du collectif dans nos théâtres, nos maisons. Nous avons tous et toutes la responsabilité de participer à une communauté paritaire, féministe, antiraciste, décoloniale, anticapacitisme, inclusive des personnes PANDC (personnes autochtones, noires et de couleur), queer, membres de la communauté LGBTQIA2S+. Une communauté qui fait une place aux personnes marginalisées dans tous les corps de métier, aux autodidactes et aux personnes formées ailleurs qu’au Québec. Mettre fin à cette culture de la compétition, cultiver la bienveillance, décloisonner les arts vivants. C’est ainsi que nous gagnerons la bataille de l’imaginaire et entrerons en réel dialogue avec le monde. 

Nous saluons les initiatives des différentes organisations pour mieux intégrer la relève : stages, bourses des différents bailleurs de fond, appels d’auditions, appels de résidence… Que ces initiatives, mesures d’urgence, s’ancrent définitivement dans le paysage théâtral. Nous vous invitons à consulter le document de la Jasette de la relève pour connaître certaines initiatives que nous saluons et les solutions que nous imaginons.

Ce printemps, nous rencontrons massivement les finissant.e.s des écoles de théâtre, de formations alternatives et les autodidactes, francophones et anglophones. Dès l’automne, une délégation viendra à votre rencontre :  directions artistiques, conseils des arts et toute organisation qui a le pouvoir d’épauler la relève. Cette lettre est une main tendue. Collègues, nous vous interpellons afin de profiter de la table rase provoquée par la pandémie pour enfin engager un dialogue intergénérationnel. Ouvrons un nouveau chapitre ensemble pour un milieu plus inclusif et plus sain. En toute franchise, vous le savez autant que nous, au-delà d’une relance, nous avons besoin d’une refonte.

Si vous souhaitez soutenir cette lettre en incluant vos nom et prénom à sa liste de signataires, veuillez cliquer ICI

 

Table de concertation de la relève

Composée de : Pascale St-Onge, Josianne Dulong-Savignac, Rosalie Leblanc, Héloïse Desrochers, Marie-Ève Groulx, Alex Trahan, Roxane Drolet, Marc-Antoine Sinibaldi, Laurence Régnier, Olivier Arteau,  Jasmine Kamruzzaman, Kariane Héroux-Danis,  Mélodie Noël Rousseau, Maude Boutin-St-Pierre et Emile Beauchemin.

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