Critiques

Carrefour international de théâtre : Abattre Shakespeare

L’Heure bleue : Bain de sang au camping

Détournant la tradition des spectacles Shakespeare in the Park, La Brute qui pleure et La Vierge folle transportent leur adaptation d’Hamlet au cœur d’un centre de plein air, sur un terrain de camping.

Les deux compagnies de Québec convient le public du Carrefour international de théâtre à la tombée du jour, à l’heure bleue, entre chien et loup. Les effluves de hot-dogs, d’essence, de bière et de chasse-moustiques flottent dans l’air. L’ombre et le bruissement des arbres, auquel se superposent les sonorités vibrantes et les basses fréquences de l’auteur-compositeur Millimetrik, deviennent de plus en plus inquiétantes.

 Les interprètes défilent en rang, l’œil hagard et ensanglantés, portant jeans, tuques de laine et vestes à carreaux. On reconnaît les codes des films de zombies et le ton familier de l’Amérique profonde, où les fusils, les moteurs et l’intimidation font la loi. Le bain de sang est inscrit dans le ciel, la fusillade sera inévitable.

Stephane Bourgeois

Les thèmes de la pièce de Shakespeare – folie, paranoïa, mal-être, désirs refoulés, vengeance –  cadrent tout à fait dans ce nouveau contexte. Le texte de Maxime Robin, qui signe aussi la mise en scène, et de David Bouchard, qui joue Junior (Hamlet), emprunte le ton cru d’un thriller adolescent, ponctué de quelques moments tendres, mais surtout de violence sourde.

La distribution, impeccablement choisie, est le point fort de la proposition. Évelyne Rompré est saisissante en Gertrude délurée. Éric Leblanc campe avec aplomb l’oncle Claude, chasseur, buveur et tyran sans classe. Cynthia Archambault offre une Ophélie, vulnérable et solide à la fois, vivant avec un syndrome rare. Scott Riverin interprète son frère, le personnage le plus rationnel et empathique du lot.

Sombre, souffrant et dangereux, David Bouchard en Junior est constamment talonné par les compagnons mal dégrossis qu’incarnent Vincent Paquette et Samuel Bouchard. Anne-Marie Côté, en maîtresse d’école, livre un prologue du type « Comment créer un tueur ? » qui aurait mérité d’être moins démagogique et cabotin, mais se révèle plus pertinente en mère de famille toujours inquiète.

Les scènes s’enchaînent au fil des poursuites, des jeux de cachette et des déplacements motorisés. Le tout aurait toutefois gagné à être resserré, pour installer un rythme haletant, et l’horreur, à être davantage appuyée, question de susciter quelques frissons d’effroi. On reste malheureusement à distance du drame, alors qu’il devrait nous prendre aux tripes.

L’Heure bleue

Texte et création : Maxime Robin et David Bouchard. Mise en scène : Maxime Robin. Assistance à la mise en scène et direction de la production : Hélène Rheault. Conception et création des accessoires animaliers : Élène Pearson. Lumières : Keven Dubois. Musique : Millimetrik. Décors : Ariane Sauvé. Costumes : Marianne Lebel. Avec David Bouchard, Evelyne Rompré, Eric Leblanc, Anne-Marie Côté, Samuel Bouchard, Vincent Paquette, Cynthia Archambault et Scott Riverin. Une production de La Brute qui pleure et de La Vierge folle, présentée au Centre de plein air de Beauport à l’occasion du Carrefour international de théâtre jusqu’au 11 juin 2022.

Détournant tradition spectacles ShakespeareDahlia Katz

William Shakespeare’s As you Like It: A Radical Retelling by Cliff Cardinal : Éveil collectif

Si L’heure bleue dépouille Hamlet des intrigues liées à la couronne danoise, la relecture radicale de Cliff Cardinal de Comme il vous plaira convoque d’importants événements sociaux et politiques à mille lieues de la forêt des Ardennes.

Devant d’épais rideaux de velours vermeille, l’auteur, acteur et metteur en scène autochtone s’adresse d’abord au public pour les consignes d’usage et, surtout, pour reconnaître que le théâtre se trouve sur un territoire huron-wendat non cédé – pratique passée dans l’usage au Canada anglophone, mais encore assez neuve à Québec.

Détournant tradition spectacles ShakespeareDahlia Katz

La représentation se déroule en anglais, avec des surtitres en français spécialement adaptés au contexte québécois. Plusieurs formulations bien envoyées font fuser les rires, autant, sinon plus que les répliques destinées à susciter les réactions de la foule. Ce sont toutefois les silences lourds qui en disent le plus long sur la portée des paroles prononcées – dont on a promis de taire la nature exacte.

De la pièce du Barde, prétexte pour retourner le miroir sur les tensions et les récits de notre propre époque, Cliff Cardinal conserve l’adresse directe qu’implique le « vous » (ou le you) du titre et l’usurpation d’un royaume. Mais il ne se contente pas de soulever le voile entre le rêve et l’éveil, le vrai et le faux : il le transperce avec adresse, puis avec colère, pour énoncer des vérités nécessaires.

Blagueur et enchaînant lestement gestes, courses et œillades au public, Cardinal fait par moment penser à Puck du Songe d’une nuit d’été. Il nous guide avec agilité dans les méandres complexes d’une trame qui suscite émotions, questionnements, remise en question et une envie montante d’insurrection.

Bienveillant même lorsqu’il condamne sans appel, il place dans notre esprit des images troublantes, bien réelles, qu’on aimerait pouvoir faire disparaître, mais dont il faut néanmoins prendre acte.

William Shakespeare’s As you Like It: A Radical Retelling by Cliff Cardinal

Texte et création : Cliff Cardinal. Lumières : Logan Cracknell. Avec une distribution annoncée au lever du rideau. Une production du Crow’s Theater, présentée à l’occasion du Carrefour international de théâtre au Théâtre la Bordée jusqu’au 8 juin 2022.

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