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Yourcenar – Une île de passions : Entre la grâce et les tourments

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Cette île de passions est le lieu de tous les tourments, là où se construit l’œuvre d’art, là où le Gesamtkunstwerk prend forme. Yourcenar, opéra original entièrement québécois, présenté hier en première mondiale, a séduit le public par une proposition irréprochable. Rien de grandiose, pas de déploiement spectaculaire, pas d’arias fabuleux. Mais une production d’une grande authenticité, où chacune des pièces du casse-tête s’harmonise parfaitement dans la machinerie globale. Marie-Claire Blais et Hélène Dorion ont écrit un livret d’opéra sur la créativité en art. Quels sont les arcanes de la création littéraire ? Comment la petite orpheline, élevée par un père rebelle, ouvert sur le monde, est-elle devenue l’immense écrivaine que l’on connaît ?

L’opéra en deux actes s’amorce sur la mort de Grace Frick, l’indéfectible compagne et traductrice de Marguerite, la laissant « seule, si seule… ». Marguerite se remémore alors les moments charnières de sa vie avec elle, de leur rencontre fortuite dans un hôtel parisien à la veille de la Seconde Guerre mondiale à leur vie commune aux États-Unis, où elle habitera jusqu’à sa mort. Petite Plaisance, leur résidence à Bar Harbour, est le refuge de la femme de lettres, un havre que protège sans répit Grace, son âme sœur, qui lui permettra « d’observer le monde actuel par la lunette de l’histoire ».

Le deuxième acte s’ouvre sur l’entrée à l’Académie française de Yourcenar, première femme à y être élue. On y découvre Jerry, le nouveau compagnon de vie de Marguerite. Celui-ci est déchiré entre l’intelligence raffinée de Marguerite et la passion toxique de Daniel, son amant. Ce dernier ne voit chez la célèbre auteure qu’une riche écrivaine à qui il faut soutirer beaucoup d’argent pour combler ses désirs mesquins. Mais Jerry sera bientôt emporté lui aussi, laissant Marguerite seule face à son destin. Elle chante après tant d’amour et tant de tourments : « L’âme assouvie, je peux mourir les yeux ouverts. »

île passions lieu tourmentsLouise Leblanc

L’espace intime du cœur

La scénographie, parfaitement dépouillée, permet à la dramaturgie de se déployer sur un seul plan horizontal : un écran panoramique au-dessus de l’orchestre en fond de scène, où seront projetés vidéos et textes. Les interprètes et le chœur circulent sur un plateau dont le dénuement est rompu par une boîte blanche, banquette ou lit. Cet espace scénique devient l’écrin où se jouent toutes les passions. Par quelques scènes clefs, le livret décrypte l’architecture de la psyché de Yourcenar. Angela Konrad, à la mise en scène, parvient à créer des moments de pure émotion, où tous les éléments se relancent mutuellement.

Ainsi, Stéphanie Pothier en Marguerite, Kimy McLaren en Grace, Hugo Laporte en Jerry, pour ne nommer que les trois rôles principaux, nous offrent de sublimes moments opératiques. Il et elles sont criant·es de véracité, sensuel·les, emporté·es par des désirs contradictoires. Tout se joue dans la précision, la subtilité d’un regard, d’un geste, d’une hésitation. 

Et que dire du chœur, qui, dépassant la fonction du chœur grec, devient un personnage polyvalent, dont les chorégraphies sont un délice. Il se déploie avec grâce et élégance dans le monde intérieur de Marguerite. Ici, il se transforme en foule qui scande des slogans lors du discours I have a dream de Martin Luther King ; là, en académicien·nes aux opinions opposées quant à l’accueil de Marguerite à l’Académie française, plus loin, en plaisanciers et plaisancières BCBG d’une la croisière sur un navire de luxe, où une cantatrice (époustouflante Suzanne Taffot) entonnera un air de la Tosca de Puccini, applaudie par l’audience sur le bateau et illico par le public en salle.

Par ailleurs, soulignons le travail remarquable d’Alexandre Desjardins. Le récitatif intime entre Marguerite et Grace est çà et là ponctué par des images remplies de poésie et de vide : une calligraphie à l’encre de Chine, un paysage zen, un mur de marbre, la menace de la guerre illustrée par des nuées d’étourneaux, etc.

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La musique d’Éric Champagne repose sur une envoutante orchestration, tout en nuances, avec des moments de sublime beauté. Soulignons les scènes où les interprètes, entremêlant leurs voix en duo ou en trio, distillent l’étonnement dans nos oreilles. Ailleurs, l’univers musical offre l’ampleur du monde, portée par les images savoureuses de Desjardins. 

Cette île de passions nous fait découvrir la vie intérieure de Yourcenar par les tensions entre l’appel du voyage et la discipline de l’écriture, entre l’expérience du monde et la reconnaissance de ses mécaniques, par son ambivalence sexuelle, par son attrait irrésistible pour l’antiquité depuis le choc de sa rencontre avec le buste d’Hadrien lors d’un voyage à Rome avec son père. Témoin d’un siècle de violence et de guerres, d’injustices raciales, de combats pour les droits civiques aux États-Unis, elle est le mystère où se jouent les distorsions politiques et psychologiques, où la vie tumultueuse devient le canevas de l’écriture. Mais toujours à travers le filtre de l’histoire, où le passé se reflète dans le présent. Une création originale d’une grande beauté.

Yourcenar – Une île de passions

Livret : Hélène Dorion et Marie-Claire Blais. Musique : Éric Champagne. Mise en scène : Angela Konrad. Assistance à la mise en scène : Suzanne Crocker. Direction musicale : Thomas Le Duc-Moreau. Scénographie : Anick La Bissonnière. Costumes : Pierre-Guy Lapointe. Vidéo : Alexandre Desjardins. Lumières : Sonoyo Nishikawa. Accessoires : Laurianne Moreault-Maguire.  Chef de chœur : Claude Webster. Chœur : Mathieu Abel, Pascale Brigitte Boilard, Ruben Shaym Brutus, Claudel Callender, Elizabeth Ekholm, Véronique Gauthier, Julie Goupil, Pierre Rancourt, Jaime Sandoval, Suzanne Taffot, Clermont Tremblay et Danielle Alison Vaillancourt. Avec Stéphanie Pothier (mezzo-soprano), Kimy McLaren (soprano), Hugo Laporte (baryton), Jean-Michel Richer (ténor), Suzanne Taffot (soprano), Pierre Rancourt (baryton) et l’orchestre Les Violons du Roy composé de 20 musicien·nes. Une coproduction du Festival Opéra de Québec, de l’Opéra de Montréal et des Violons du Roy, présentée au Palais Montcalm à Québec les 28 et 30 juillet 2022, puis à la salle Pierre-Mercure à Montréal les 4 et 6 août 2022.

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