Critiques

Lequel est un Basquiat : Récitatif antiraciste

Philippe Racine démontre belle

Philippe Racine démontre la belle étendue de son talent dans Lequel est un Basquiat, qu’il a écrit et mis en scène, en plus d’y apparaître comme compositeur, musicien et interprète. 

Un récitatif comporte des fragments chantés dans un style parlé. Ceux de l’artisan de ce foisonnant périple s’imbriquent parfaitement dans cette pièce aussi festive qu’analytique. L’auteur lance d’ailleurs le spectacle aux tables tournantes et avec des effets sonores. Il prend la parole ensuite pour raconter sa vie et son intérêt pour le peintre Jean-Michel Basquiat, artiste d’avant-garde parrainé par Andy Warhol et mort d’une surdose en 1960 à New York. Il n’avait que 27 ans. 

Philippe Racine démontre belleValerie Racine

Philippe Racine installe également une fiction au sein de ce récit éclaté, l’histoire d’un jeune grapheur montréalais, Samy, qui se fait offrir une petite fortune par un collectionneur pour peindre des « Basquiat », c’est-à-dire pour créer des tableaux en tentant d’imiter le style unique, et dirons-nous inimitable, de l’artiste new-yorkais.

Le comédien interrompt la trame narrative à quelques reprises afin d’échanger avec le public au sujet de l’incompréhension que toute personne peut parfois ressentir par rapport aux arts visuels contemporains. Les autres thèmes abordés tournent autour du marché, voire du marchandage, de l’art, et de la trop courte vie de Basquiat, mise en parallèle avec de celle de Samy qui, au fil de la représentation, semble disjoncter. La pièce renvoie ici au triste sort d’Alain Magloire, ce sans-abri montréalais souffrant de maladie mentale qui a été tué par la police, alors que sa seule arme était un marteau.

Tout en nuances

La proposition comprend un joli bordel sur scène, rappelant un atelier d’artistes, où sont empilés des accessoires et de faux tableaux de Basquiat, dont le plus grand est un compendium de tout le spectacle, répète à quelque reprises Philippe Racine. Des projections vidéo d’autres œuvres du peintre, des photos et des extraits d’entrevue ajoutent à ce collage imaginatif.

Bien que l’auteur de la pièce dénonce, entre autres, le racisme à l’égard des artistes noir·es en général, dont lui et Basquiat ont souffert, il ne tente aucunement de présenter le peintre new-yorkais comme la victime d’un système, bien au contraire. Racine avoue l’avoir détesté, à certains moments de sa vie. Héros tragique, oui, mais super-héros modèle, non.

Philippe Racine démontre belleValerie Remise

Le spectacle comporte ainsi plusieurs niveaux de lecture, soutenus par un sens de la nuance qui se base sur les différences entre les communautés noires dont on parle ici et celles, également, distinguent la culture québécoise de l’américaine. L’auteur y glisse même un mot sur l’identité québécoise, qui n’assume toujours pas sa souveraineté.

L’excellent titre de la pièce indique à la fois que la personnalité de Basquiat était plus complexe qu’il n’y paraissait et qu’un éventuel plagiat du travail de cet artiste d’exception, aussi simple qu’on pourrait le croire, n’arriverait jamais à la cheville des œuvres originales, fruits de ce style unique. 

Alors qui est Jean-Michel Basquiat et qui est Philippe Racine ? Bien que le second peut sembler, grâce à son interprétation des plus colorées, se fondre dans le premier, le créateur québécois impose sa touche bien personnelle dans ce tableau aussi figuratif qu’abstrait. Avec ses complices du Théâtre de la Sentinelle (conseiller et conseillère à la création), Lyndz Dantiste et Tatiana Zinga Botao, Philippe Racine démontre toute la pertinence et la beauté de l’expérience noire d’ici, en ne perdant jamais de vue sa place dans le monde et dans l’histoire.

Lequel est un Basquiat

Texte, musique et mise en scène : Philippe Racine. Collaboration à la dramaturgie et à la mise en scène : Justin Laramée. Assistance à la mise en scène : Delphine Rochefort. Éclairages, direction technique et régie : Valérie Bourque. Création vidéo : Jean-François Boisvenue. Peintures : Chloé Surprenant. Conseils à la création : Lyndz Dantiste et Tatiana Zinga Botao. Conseils dramaturgiques : Marc-Antoine Brisson. Conseils à la scénographie et aux costumes : Ange Blédja. Conseils chorégraphiques : Claudia Chan Tak. Conseils musicaux : Benoit Côté. Avec Philippe Racine et Valérie Bourque. Une création du Théâtre de la Sentinelle, présentée à la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 1er octobre 2022.

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