Critiques

Cabaret : Le Trident à grand déploiement

Théâtre Trident entre bal© Stéphane Bourgeois

Willkommen, Bienvenue, Welcome ! Le Théâtre du Trident entre dans le bal d’une rentrée théâtrale électrisée par le « retour à la normale », sans masque et sans jauge réduite, en offrant même à ses spectateurs et spectatrices de prendre un verre dans la salle et de danser sur les rythmes d’un DJ après la première. Un virage festif bienvenu, qui accompagne la production Cabaret, qui met en valeur les moyens, le professionnalisme et l’ancrage historique de l’institution, à défaut d’être d’une originalité renversante.

Pour célébrer ses 50 ans, en 2020, le Trident avait le projet de présenter du théâtre musical à grand déploiement. Une production qui tend vers l’envergure de l’opéra, sans tomber dans sa rigidité, et qui inclut des musicien·nes sur scène, comme ce fût le cas pour plusieurs pièces sous l’égide de l’ex-directrice artistique Anne-Marie Olivier – pensons à Mois d’août, Osage County avec la chanteuse folk Emilie Clepper et à La Duchesse de Langeais avec le rockeur Keith Kouna. Deux reports à cause de la pandémie ont fait en sorte que la pièce de théâtre musical ouvre finalement la première saison du nouveau directeur artistique Olivier Arteau. Ce coup d’envoi est surtout une rare occasion de voir du théâtre musical professionnel créé dans la capitale, où il faut généralement se déplacer à la salle Albert-Rousseau pour apprécier (ou subir) une production de Juste pour rire.

Metteur en scène d’opéra à l’Atelier lyrique du Conservatoire depuis 2006, Bertrand Alain était le capitaine tout indiqué pour prendre la barre de ce spectacle et de l’équipage de 14 comédien·nes, six musicien·nes et autant de concepteurs et conceptrices. Sa mise en scène rend hommage à l’univers des cabarets des années 1930, avec une touche d’expressionnisme allemand dans les maquillages, les éclairages et les lignes du décor, ponctué d’escaliers et de traits verticales penchés.

L’histoire très hollywoodienne (ou « broadwayesque ») raconte les quelques mois à Berlin d’un écrivain américain (Gabriel Cloutier-Tremblay) pendant la montée du nazisme. Il s’y éprend de la vedette du Kit Kat Klub, Sally Bowles (Sarah Villeneuve-Desjardins), est témoin de la cour que fait Herr Schultz (Jonathan Gagnon) à sa logeuse Fraülein Schneider (Nancy Bernier) et se voit mêlé aux affaires louches, mais lucratives, d’un certain Ernst Ludwig (Simon Lepage). L’amour ne triomphera pas de l’inéluctable guerre qui se prépare, mais la musique et le souvenir de ces moments de grisante liberté et d’extase perdureront.

© Stéphane Bourgeois

Chorégraphies sulfureuses

Tout l’intérêt, bien sûr, repose sur la manière de raconter la chose, à grand renfort de chansons et de numéros de danse. Le chorégraphe Harold Rhéaume a tout à fait su soutenir le propos, ajoutant même une couche de sensualité, voire d’érotisme, à une pièce qui aurait pu se contenter d’être coquine. Vigoureuses, assumées et ponctuées d’œillades appuyées au public, ses chorégraphies sont l’un des points forts de la proposition.

L’ensemble musical dirigé par Sébastien Champagne habite la scène du début à la fin avec entrain. On savoure surtout la performance de Vincent Roy en Emcee, maître de cérémonie à l’énergie et au charisme indéniables. Il apparaît souvent dans les scènes pour introduire en douceur une nouvelle chanson. Le texte, traduit par Yves Morin, a d’ailleurs été travaillé de sorte à renforcer l’aspect théâtral et mieux le lier aux segments musicaux. On passe de manière fluide d’un lieu, d’une histoire et d’une langue (anglais, français et allemand) à l’autre, ce qui, sans priver le drame de quelques moments plus plats, permet au fil des événements de conserver une certaine tension.

Les filles du Kit Kat Klub, Fritzie (Gabrielle Ferron), Lulu (Gaïa Cherrat Naghshi), Helga (Sophie Thibeault) et Rosie (Maude Boutin St-Pierre) forment un chœur et une troupe de danseuses enjouées qui éclipsent leurs équivalents masculins, presque interchangeables dans leurs livrées grises. Sarah Villeneuve-Desjardins incarne une Sally Bowles à la voix sûre, au jeu très théâtral, à l’énergie survoltée et à la gestuelle un brin étrange et sautillante qui la rendent attachante, loin de l’héroïne typique.

Jonathan Gagnon et Nancy Bernier jouent un couple mature légèrement clownesque, qui se courtise en échangeant des fruits. Si le chant sur la petite vie de la logeuse, livrée d’une voix qui manque d’ampleur, ne nous émeut guère, le désespoir du commerçant juif, lui, a quelque chose d’attendrissant.

Le Cabaret du Trident permet de passer une soirée agréable, dont le refrain emblématique nous reste en tête plusieurs jours après la représentation. On a toutefois bien hâte de voir quelle sera la marque du nouveau directeur artistique et comment les prochaines productions pourront davantage bousculer nos repères.

Cabaret

Livret : Joe Masteroff, basé sur la pièce de John Van Druten et les récits de Christopher Isherwood. Musique : John Kander. Paroles : Fred Ebb. Traduction et paroles en français : Yves Morin. Mise en scène : Bertrand Alain, assisté d’Elizabeth Cordeau Rancourt. Direction musicale : Sébastien Champagne. Chorégraphies : Harold Rhéaume. Conception de la scénographie : Vano Hotton. Conception des éclairages : Nyco Desmeules. Direction vocale : Marie-Christine Bouchard. Conception des costumes : Julie Lévesque. Conception des maquillages et coiffures : Nathalie J. Simard. Avec Sarah Villeneuve-Desjardins, Vincent Roy, Nancy Bernier, André Robillard, Jonathan Gagnon, Gabrielle Ferron, Maude Boutin St-Pierre, Jocelyn Paré, Sophie Thibeault, Gabriel Cloutier Tremblay, Simon Lepage, Gaïa Cherrat Naghshi, Nicolas Drolet, Samuel La Rochelle, Vincent Neault, Audrey Paquet-Claeys, Marie-Christine Roy, Hélène Desjardins, Ian Simpson et Sébastien Champagne. Une production du Théâtre du Trident, présentée dans la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre de Québec jusqu’au 8 octobre 2022.