Critiques

L’Usine : Comment s’écroule le monde

enfant science décrète Joséphine

« Je suis une enfant de la science », décrète Joséphine en un lugubre constat, au sortir de la catastrophe. Les survivants et survivantes habitent dans les ruines du monde industriel, à proximité de l’usine qui continue à déverser ses poisons. La nature moribonde engloutit lentement une humanité disloquée, maintenue en vie grâce à une pharmacopée cumulant les noms barbares.

Au moment de leur rencontre, Joseph et Joséphine s’engagent dans une joute amoureuse sans issue. Dans l’apprivoisement réciproque, l’amour et la déliquescence des corps s’entrelacent et s’affrontent comme une fatalité. Comment les sentiments peuvent-il arrêter la décomposition de la chair ? Le désir ne peut s’exalter à travers un corps grugé par la gangrène et la septicémie.

enfant science décrète JoséphineCharline Clavier

Le trapèze de la vie

L‘usine en question n’est qu’un mur gris qui obstrue le paysage. Le reste de la scénographie est composée de modules de jeu servant à grimper, se suspendre, marcher en équilibre : une structure circassienne ajourée. La metteure en scène Frédérique Bradet force ainsi les personnages à évoluer dans un monde qui est l’exacte reproduction de leur état d’âme. L’environnement est désormais fait d’entraves et d’embûches, maintenant le monde en déséquilibre. Il faut marcher sur les barreaux, échapper au vide, se suspendre au-dessus du cloaque. Les corps engagés dans ce jeu physique exigeant sont répliqués par des figures silencieuses qui les accompagnent comme des doubles inversés. Léa joue le double de Joseph, Jean-François, celui de Joséphine, les quatre agissant en symbiose, comme si nous voyions les deux côtés d’un miroir sans tain.

enfant science décrète JoséphineChaline Clavier

Les langages fusionnés du théâtre et de la danse évoquent l’exacte tension qui nous habite dans les moments de crise. Cette approche a pour point culminant la scène des pantins, où Joseph et Joséphine sont manipulé·es par leurs jumeau et jumelle qui les emportent dans le paroxysme de leur démence. Il et elle sont violent·es, mais désarticulé·es, comme des marionnettes folles.

Le jeu des interprètes se déploie en un déséquilibre contrôlé avec une force tranquille. Cette adéquation entre le corps et l’esprit, tous deux entraînés vers la mort, trouve son terrain d’expansion dans un environnement audio remarquable. La trame sonore de Samuel Sérandour amplifie avec doigté le drame amoureux sur fond de délitement généralisé.

D’abord présenté au Festival du Jamais lu (en 2019), L’Usine de Laura Amar atteint ici sa juste expression avec cette première mise en scène de Bradet, qui vient magnifier le brillant texte de la jeune autrice.

Situons cette création dans le troublant début de saison auquel a droit le public de Québec avec trois pièces en rafale qui abordent les thèmes de dystopie postapocalyptique et d’effondrement. Aux conflits armés (On sentait déjà la dynamite à l’âge de pierre) et à l’abolition du pouvoir absolu (Les Jumeaux d’Arcadie), L’Usine ajoute la fin de l’humanité, symboliquement amputée de ses jambes, alors que l’amour coïncide avec la mort.

L’Usine

Texte : Laura Amar. Mise en scène : Frédérique Bradet. Assistance à la mise en scène et direction de production : Claude Amar. Direction du mouvement : Jean-François Duke. Conception sonore : Samuel Sérandour, avec la participation de Claude Amar. Conception lumière : Louis-Robert Bouchard. Conception des costumes : Delphine Gagné. Assistance aux costumes et aux accessoires : Emily Wahlman. Conception des décors : Louis-Robert Bouchard. Œil extérieur : Florence Amar. Avec Laura Amar, Gabriel Cloutier-Tremblay, Léa Ratycz Légaré, Jean-François Duke. Une production des Sœurs Amar,  présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 29 octobre 2022.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *