Critiques

Le titre du livre serait Corinne : Sœurs parallèles

© Maryse Boyce

Dans une salle d’attente blafarde, une femme en tunique verte parle de sa famille. Mais il peut s’agir aussi d’un appartement mal décoré où la « protagoniste », comme elle se nomme elle-même, réfléchit à voix haute au destin de sa sœur. À moins que ce personnage papote à propos d’elle-même dans un studio de télévision américain. Le titre du livre serait Corinne, c’est un peu tout cela puisque l’œuvre nous transporte dans différents univers qui représentent autant de vérités possibles, tout en gardant intacte la narration de cette triste histoire.

Enfant, Annie admirait sa grande sœur Corinne qui la protégeait et la guidait. Mais en vieillissant, leurs parcours respectifs s’éloignent. À 18 ans, Corinne donne naissance à une petite fille qu’elle nomme Caroline. Elle reproduit ainsi le modèle mis en place par sa mère auparavant. Quelques années plus tard, alors qu’Annie devient aussi une adulte, elle évite l’anathème familial en se consacrant à des études littéraires, espérant par le fait même accéder à un statut social plus glorieux. Après qu’une mort tragique et subite ait emporté Corinne et Caroline, Annie revoit le fil des événements et analyse sa relation avec les sien·nes.

L’autrice Marie-Christine Lê-Huu raconte un drame vécu par Annie Darisse, qui joue son propre rôle dans cette biographique fictive. Le processus de deuil, enclenché par la perte brutale d’êtres aimés, apporte questionnements et tourments. La pièce relate le cheminement de cette pensée, chez la comédienne, en empruntant autant la voie des fantasmes que celle des faits.

© Maryse Boyce

Conversation avec une endeuillée

Annie Darisse évolue dans un décor dénudé qui reproduit à merveille ces lieux que l’on fréquente sans les voir, et qui n’offrent rien d’agréable à part les moments où on les quitte.  Des couleurs pastels, du beige et deux chaises rouges comme du sang séché, comme deux absentes ou comme deux stigmates. Bien qu’elle soit seule sur scène, la comédienne est en constante interaction autant avec l’auditoire, à qui elle s’adresse directement, qu’avec l’autrice – ou est-ce sa propre conscience ? – dont les interventions apparaissent sur un mur, grâce à des projections. Ces répliques, qui confrontent et questionnent,  font avancer le récit et ajoutent, parfois même avec humour, un recul pertinent.

Le texte est beau, il fascine, maintient l’intérêt du public du début jusqu’à la fin du spectacle. Il amène la protagoniste à se voir en autrice de romans à succès, ce à quoi elle aspirait, puis à se regarder telle qu’elle est véritablement. Surtout, il lui permet de saisir ce qui lui a échappé, dans sa rêverie comme dans la réalité. Bien que cette trame narrative oscille entre diverses dimensions parallèles, on ne s’y perd jamais puisque les transitions sont à la fois simples et subtiles.

Malgré cela, le spectacle souffre du manque de passion que la fatalité du drame inspire. Un pareil destin, présenté sans la rage dévorante qui l’accompagne, ressemble trop à un fait divers anonyme. On sent une certaine pudeur dans la mise en scène de Claude Poissant, un respect des êtres touchés par les événements. Ce dégagement, qu’il soit volontaire ou pas, nous entraîne davantage dans une réflexion à teneur sociologique que dans des émotions qui écorchent. Or, Annie Darisse aurait tout pour inoculer un tel trouble. La comédienne offre une superbe prestation, elle sait garder le public en haleine. Son seul regard suffit à capter l’attention, à transmettre ses intentions et à créer une complicité avec l’auditoire.

Le titre du livre serait Corinne aborde avec intelligence les thèmes porteurs du deuil, des regrets, des legs familiaux et des clivages sociaux. Une production d’une grande qualité, bien qu’un peu sage.

salle attente livide femme© Maryse Boyce

Le titre du livre serait Corinne

Texte : Marie-Christine Lê-Huu avec la collaboration d’Annie Darisse. Mise en scène : Claude Poissant. Assistance à la mise en scène et accessoires : Carol-Anne Bourgon Sicard. Décor : Simon Guilbault. Costumes : Leïlah Dufour Forget. Lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Musique : Philippe Brault. Vidéo : Julien Blais. Avec Annie Darisse. Une coproduction du Théâtre Pied de Biche et de la compagnie Autels particuliers, en codiffusion avec le théâtre de La Manufacture, présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 28 octobre 2022.