Critiques

Qui a tué mon père : Dire, répéter

© Fabrice Gaëtan

Un jeune écrivain visite son père, dont il s’est éloigné pour fuir une enfance difficile. Dans sa volonté de comprendre cet homme, usé, à 50 ans, par l’usine et un accident de travail qui l’a laissé invalide, le fils entreprend de lui raconter ce qu’il sait de lui, à partir d’anecdotes ou de drames familiaux, et de lui expliquer qu’il a été victime de sa condition et de décisions politiques, qui l’ont brisé.

Étoile précoce de la scène littéraire française depuis son roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014), Édouard Louis a signé Qui a tué mon père à l’invitation de Stanislas Nordey, qui l’a mis en scène et interprété en 2019 (Théâtre national de Strasbourg/La Colline). Alors qu’il s’est employé avec véhémence à s’extirper de son milieu, Louis y revient sans cesse, élaborant toute son œuvre à partir de la souffrance de l’enfant puis de l’adolescent, ostracisé pour son homosexualité et son intellectualisme, souffrance liée aussi à la précarité, au mépris des classes dominantes à l’égard des pauvres. Avec une redondance assumée, il raconte comment il a voulu échapper à sa condition.

Fabrice Gaëtan

L’homme broyé

En un long soliloque (1h45), le fils (Félix-Antoine Boutin) évoque les moments clés de sa relation avec son père (Martin Faucher) dans un ordre aléatoire, dicté par la mémoire. Image par image se compose le récit triste de son enfance auprès de cet homme prisonnier d’une violence qu’il a lui-même subie, homophobe et engoncé dans une masculinité étroite. Il dit les faits, ce qu’il a vécu, et le reproche est étouffé, car son but est moins de condamner que de tenter d’expliquer comment cet homme s’est construit, comment la société l’a forgé. Ici et là surgit un souvenir doux, témoin d’un amour maladroit.

Ce monologue au tu, son destinataire l’encaisse sans dire un mot. Dans le texte publié (Seuil, 2018), l’auteur suggère comme didascalie que le père n’entend pas le fils. C’est une voie différente qu’emprunte le metteur en scène Jérémie Niel, puisque le jeu fascinant de Martin Faucher repose sur une présence tendue, réactive, chaque mimique, chaque posture exprimant la douleur ou le refus d’entendre ; il se braque souvent, esquisse un rare sourire, mais écoute, toujours – du moins pendant la première partie du spectacle, car ensuite, le metteur en scène déréalise cette présence dans une étonnante rupture stylistique.

Ainsi, la rencontre se déroule d’abord dans un cadre réaliste : une cuisine, avec des bruits de la rue au loin, un frigo, une cuisinière, des oignons frits pour le repas mitonné sous nos yeux (même nos narines sont titillées !), puis mâché bruyamment. Les acteurs portent en effet des micros, ce qui instaure une étrange distance dans ce tableau naturaliste, car la voix sortant des haut-parleurs semble hors champ.

Puis, dans une tout autre approche, le personnage du fils, accroupi côté cour, semble se parler à lui-même, le père incarnant alors le souvenir d’une photographie où il apparaît déguisé en majorette. Pourquoi avoir rendu ce souvenir grotesque (il caresse ses seins postiches ou déforme son visage grimé dans un cri muet) ? Au contraire, la découverte de cette photo ne fut-elle pas libératrice pour le fils, en révélant une facette inédite de celui qui méprisait tout signe de féminité chez un homme ?

Enfin, en dernière partie, un environnement sonore oppressant domine la voix et force l’écoute, alors que la scène est progressivement envahie par la fumée et que les deux personnages, près l’un de l’autre, exécutent une sorte de pas de deux. Les mouvements de l’ex-ouvrier expriment les douleurs de son corps, tandis que le fils énumère les politiques des récents gouvernements français qui ont « tué » son père par la suppression des maigres allocations, une série de mesquines restrictions qui ont eu un impact direct sur la santé et la dignité d’un homme que des conditions de travail aliénantes avaient déjà « broyé ».

Ce mot revient souvent, comme plusieurs phrases sur lesquelles l’auteur appuie. L’écriture est rythmée, la parole coule sans répit, redondante et obsessionnelle (« Est-ce qu’il ne faudrait pas se répéter jusqu’à ce qu’ils nous écoutent ? »). Dans son interprétation, par ailleurs fort exigeante, Félix-Antoine Boutin brise un peu ce rythme, en insérant des hésitations qui visent à rendre plus naturelle une partition très écrite. C’est un choix qui se défend, certes. Il nous a toutefois paru que le fait d’adopter un débit plus oral pour donner de la spontanéité au monologue lui enlevait de la fluidité et, dès lors, de la musicalité.

Il n’en reste pas moins que le texte d’Édouard Louis frappe par sa lucidité et son empathie. Sa fine analyse des comportements et réactions de son père, qu’on devine assez juste, accuse une masculinité qu’on reconnaît autour de nous. On remarquera que le titre se lit non pas comme une question, mais comme une affirmation. Ce qui a tué son père, c’est bien la politique et l’indifférence de gens qui prennent des décisions n’ayant aucun impact sur eux. Dire cela sur scène, avec une insistance délibérée, constitue un acte cathartique pour l’auteur, mais aussi un ardent plaidoyer en faveur de la solidarité sociale.

Qui a tué mon père

Texte : Édouard Louis. Mise en scène : Jérémie Niel. Assistance à la mise en scène : Ariane Lamarre et Erika Maheu-Chapman. Conception sonore : Sylvain Bellemare et Francis Rossignol. Scénographie et lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Costumes : Léonie Blanchet. Accessoires : Marisol Vachon. Sonorisation et spatialisation : Jérôme Guilleaume. Avec Félix-Antoine Boutin et Martin Faucher. Une production de Pétrus, en codiffusion avec le Théâtre de Quat’Sous, présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 10 décembre 2022.