Critiques

Fables : Furie et autodéfense

© Vanessa Fortin

La danse de Virginie Brunelle a de l’éloquence. Un enthousiasme, de l’invention, une férocité et un air de colère ; de la détermination transfusée en énergie, avec une discontinuité dans l’œuvre, cherchant le fond de son argument. Fables est parée de satire, elle résiste au sensible et évite la belle virtuosité, digressive et enragée. Inquiétant ouvrage que cette proposition sans modération, cri québécois comportant des morceaux de bravoure et tenté par la théâtralité.

Ces Fables, commandées et créées à Lugano, commémorent une commune d’artistes, Monte Verità, fondée en Suisse italienne à l’arrivée de la Première Guerre mondiale. Représentant la danse, les Rudolf Laban, Suzanne Perrottet, Mary Wigman, Isadora Duncan, Sophie Taeuber, ainsi que quantité de peintres et écrivain·es, psychanalystes et philosophes, anarchistes, originales et originaux ont trouvé refuge dans cette libre colonie. Des films et d’autres formes de récits en ont relaté cette utopie révolue, et la danse se devait d’y prendre place.

La chorégraphe québécoise a donc saisi la chance d’explorer son potentiel imaginatif, durant les deux années où elle a dirigé douze interprètes, plus le compositeur Laurier Rajotte. Comme Laban, elle utilise la nudité et le frappé des coups de pied au sol. Ses tableaux, d’une énergie intense, sont appuyés par un piano survolté. Dans des intermèdes joyeux, grotesques, des sœurs siamoises, têtes occultées par un tissu noir, égrènent leurs rires stridents et moqueurs, non sans rappeler l’expressionnisme forgé en Suisse en contrepoint aux valeurs guerrières.

David Wong

Noirceurs de notre temps

Ces Fables sont angoissées et angoissantes. La fougue emballée des premiers tableaux évoque un peu les grandes pièces d’Édouard Lock des années 1980, par les combats en duos. Mais Brunelle y accole plutôt une préhistoire violente, où les hommes et les femmes se battaient constamment. Les rapports, ici, sont rudes, rixes de rues où personne ne se reconnaît et où tous et toutes s’affrontent en une boxe martiale, agressive et sans merci.

Le second tableau semble déconstruire l’homme idéal de De Vinci. Nu, Peter Trosztmer épate par son allégorie de l’autodestruction, balançant son micro, devenu inapte à continuer de faire sentir les corps, leur respiration, la bravoure investie dans la dépense physique. Il sera avalé par la horde de ses semblables, dans un tourbillon de groupe soudé dans l’exercice collectif.

Viendra ensuite une grande ode à la féminité. Chi Long, qui la danse, est parée d’une immense robe blanche, qu’elle gonfle et dégonfle, donnant naissance à une ribambelle d’enfants pirouettant, libres, gesticulant et grouillant comme des vers. C’est à la fois jouissif et répulsif, tourmenté et fascinant. Qui se souvient de Luna de Ginette Laurin reverra en écho la danseuse incarnant la femme éternelle. Autre temps. La maternité est ici examinée, vécue dans l’ambivalence de cette condition propre à l’époque actuelle.

D’autres tableaux méritent d’être cités. La montée en puissance de la femme contemporaine, qui frappe du pied en martelant une planche de bois comme un tambour. Elle aussi porte des batailles ancestrales, une mémoire combative et affirmative de son être-là.

Harnachée dans un immense réseau d’élastiques en forte tension, Sophie Breton irradie en Diane chasseresse, telle une héroïne en lutte dans un film d’anticipation. Toute la compagnie la retient encordée et la malmène, enserrée de liens qu’à son tour elle dirige en un imposant attelage. Brunelle dira, en rencontre après le spectacle, que ces liens invisibles restreignent encore les femmes. On y verra également une parodie de l’entraînement dans les salles de sport, de l’aérobie et des danses acrobatiques, qui se pratiquent de nos jours avec force élastiques.

Tel est sans doute le plus grand mérite de ces Fables : mettre en scène des corps athlétiques, un peu hirsutes, très musclés. Leur maturité, active à la dépense, leur donne une belle crédibilité. D’une part, la coordination du groupe est soignée – on le mesure dans le dernier tableau, dansé par tous et toutes dans des costumes métalliques hypercolorés –, d’autre part, ils et elles manifestent leur volonté d’affronter les contraintes exercées par une société avide de rythmes effrénés et de rencontres fugaces et désincarnées. Miroir, en somme, de notre époque, agressante et douloureuse.

Fables

Chorégraphie : Virginie Brunelle. Piano et composition : Laurier Rajotte. Composition sonore : Philippe Brault. Dramaturgie : Nicolas Berzi. Costumes : Elen Ewing. Scénographie : Marilène Bastien. Éclairages : Martin Labrecque. Avec Nicholas Bellefleur, Sophie Breton, Alexandre Carlos, Julien Derradj, Chi Long, Milan Panet-Gigon, Ernesto Quesada Perez, Marie Eve Quilicot, Marine Rixhon, Peter Trosztmer, Lucie Vigneault et Evelynn Yan. Une production de Lugano Arte e Cultura, de Danse Danse, du Centre National des Arts d’Ottawa, du Harbourfront Centre et du Festival des Arts de Saint-Sauveur, présentée au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts et en webdiffusion.