Critiques

Le Faiseur : Dynastie au temps de la cryptomonnaie

© David Ospina

La fascination pour les rouages d’un système qui, malgré tout et invariablement, tourne en faveur de ceux qui s’enrichissent sur le dos (et avec le concours) des plus pauvres n’a pas seulement captivé les penseurs de la trempe des Karl Marx et Adam Smith. L’absurdité de la misère des (nouveaux) riches, au temps des marchés financiers autophages, de la cryptomonnaie et du « capitalisme zombie » mené par les algorithmes, a fait les choux gras de plus d’un auteur de fiction de notre ère. Et le public, toutes classes confondues, se régale des déboires des excentriques protagonistes de l’émission Shitt’s Creek et consorts. La nature humaine, forte de son sens de la justice sociale, peut se trouver rassurée en étant témoin de la débâcle personnelle de fortuné·es écervelé·es, qui, trop longtemps, de manière arrogante et sans égard pour la majorité, se seraient senti·es à l’abri des soubresauts de l’existence et des contraintes monétaires.

C’est une formule éprouvée, ça fait rire gras et révèle facilement le pire de nos vices, de notre cupidité, de notre envie. Et le théâtre ne saurait se passer d’une telle matière brute. Même Honoré de Balzac s’est frotté à ce sujet, choisissant la scène comme terrain de jeu pour se commettre sur le sujet (et, par le fait même, payer quelques dettes !).

L’adaptation que signe Gabrielle Chapdelaine de la pièce Le Faiseur place le texte de Balzac dans un contexte très actuel. Une époque où les spéculateurs et spéculatrices qui se tiennent au Grand Prix bradent les fonds de retraite de grand-maman et grand-papa, avec le concours de spécialistes de la technologie de Silicon Valley, qui se déplacent en trottinette et transigent des NFT avec leurs comparses tout aussi insouciant·es d’hier, de demain et de leur prochain.

David Ospina

Le métavers comme si vous y étiez

Sur une scène plutôt dépouillée, avec comme seul accessoire dominant un paravent qui se métamorphose tout au long des deux heures du spectacle, les tragi-comiques personnages de la pièce présentent le destin d’une famille qui craque sous le poids des dettes, des mensonges et de la fuite en avant. Un clan déchu en cavale, qui surnage au milieu d’un bourbier de tractations boursières qui tournent au vinaigre, de philanthropie inutile, d’amours arrangés, de jeunesse désenchantée et, ultimement, de mécréance totale envers la charité humaine.

Monsieur et Madame Mercadet (Alex Bergeron et Karine Gonthier-Hyndman), endettés jusqu’aux oreilles, imaginent toutes sortes de subterfuges pour ne pas perdre la face, conserver leur luxueux train de vie et garder leur héritière (Alexandra Gagné-Lavoie) bien au chaud dans sa cage dorée. À leurs côtés, une cour de serviteurs, d’associés, de complices se lancent la balle à coups de boutades acerbes, de cris du cœur, de paroles désabusées, d’appels à l’aide, de clichés superficiels. Et personne ne s’élève au-dessus de la mêlée. Bien au contraire.

Ce qui nous est présenté, dans cette version revisitée du Faiseur, est donc une œuvre qui se veut à la fois moraliste et critique de l’effrayante direction que prend notre monde postglobalisé, dont le moteur est un système financier qui déraille et ne peut que perdurer en détruisant la planète et ses habitant·es. Avec le concours d’acteurs et d’actrices doué·es pour le jeu physique, Alice Ronfard a choisi d’incorporer des éléments gestuels s’inscrivant dans le registre du mime, qui sont juxtaposés à des textures sonores très imagées. De sorte que, sans aucun recours aux accessoires, les membres de la distribution convoquent un univers sensoriel invisible, qui sert avantageusement le récit en créant carrément une autre dimension. Les mouvements, l’assemblage chorégraphique, les costumes font équipe pour produire un captivant tableau, qui transmet un angoissant portrait du métavers, dans sa version la plus cauchemardesque.

Cela étant dit, il y des imperfections et des angles morts dans cet objet sombre, sarcastique et franchement peu rassurant quant à l’avenir de l’humanité. Le point de vue, plutôt tranché et sans possibilité de nuances ni ouverture sur la compassion et l’intelligence humaines, paraît à l’occasion immature et simpliste. La tentation est forte de glisser dans la blague facile sur le dos de personnages caricaturaux, et Gabrielle Chapdelaine ne boude pas son plaisir.

Même si plusieurs scènes provoquent des rires grinçants, les protagonistes semblent ne posséder ni sens de l’introspection ni empathie, et encore moins d’humour envers eux-mêmes et leur sort. Ainsi, même si on sort de la pièce avec le sentiment d’avoir été témoin d’une caricature assez bien faite de notre monde, il reste bien peu d’espace pour initier une réflexion plus vaste et ouverte, qui nous sortirait de l’implacable impression d’être les victimes d’un chaos aléatoire prêt à nous manger tout rond. Le système est un monstre, mais ses acteurs et actrices sont-ils et sont-elles de tels monstres si facilement enclins à s’autodétruire ? Il est permis d’en douter.

Le Faiseur

Texte : Honoré de Balzac. Adaptation : Gabrielle Chapdelaine. Mise en scène : Alice Ronfard. Assistance à la mise en scène : Ariane Brière. Scénographie : Gabriel Tsampalioros. Costumes : Cynthia St-Gelais. Lumières : Caroline Ross et Natasha Descoteaux. Musique : Joris Rey. Avec Alex Bergeron, Mohsen El Gharbi, Alexandra Gagné-Lavoie, Annette Garant, Karine Gonthier-Hyndman, Charlie Monty, Christophe Payeur, Maxime-Olivier Potvin, Jules Ronfard et Isabelle Roy. Une production du Théâtre Denise-Pelletier, présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 18 février 2023.