Difficile de ne pas se demander, à la fin de la pièce d’Henrik Ibsen, ce qu’il adviendra de Nora, après qu’elle ait tourné le dos à son époux, à ses enfants et à sa vie confortable pour aller se construire ailleurs, à une époque, le 19e siècle, où les options s’offrant aux femmes étaient pour le moins limitées. Passant des spéculations à la plume, l’auteur américain Lucas Hnath (Red Speedo, Christians, Hilary and Clinton) lui a, en 2017, imaginé un destin. Elle a fait fortune en écrivant des livres féministes, pratique l’amour libre… et se trouve contrainte de revoir une dernière fois son mari pour qu’il signe enfin les papiers du divorce.
Quinze années se sont écoulées depuis que Nora, après que sa candeur ait été déchiquetée, a quitté la maison où elle n’était que la poupée de son seigneur et maître, qui aimait l’entendre chanter, la faire danser devant leurs ami·es, lui interdisait les sucreries et usait d’elle, en faisant explicitement fi de son consentement, pour assouvir ses pulsions physiques. De cette naïveté, qui l’avait amenée à croire que contrefaire une signature par amour rendait la chose licite et que sa tendre moitié, Torvald, y verrait un acte héroïque à ovationner, il ne reste plus rien. Nora, interprétée avec aplomb par Macha Limonchik, se révèle arrogante, insensible, égocentrique, imbue de son succès et de ses idées.
Une maison de poupée, 2e partie lui oppose trois vis-à-vis. La vieille bonne Anne-Marie (Louise Laprade), qui s’est occupée des enfants de Nora après le départ de celle-ci, croit viscéralement au dévouement envers autrui en tant que source d’épanouissement personnel et comprend mal la décision qu’a prise sa maîtresse d’antan. Torvald (Paul Ahmarani), éprouve toujours du chagrin et de la colère à la suite de ce qu’il a ressenti comme une désertion, mais a pourtant réfléchi avec honnêteté à la relation qu’il et elle entretenaient, et accorde même de la validité à certains griefs invoqués par Nora juste avant de quitter son ancienne vie. Ce qu’il lui reproche, néanmoins, c’est d’avoir fui immédiatement après avoir identifié les failles de leur union, plutôt que d’être restée pour chercher des solutions. La troisième interlocutrice de l’héroïne sera sa fille, Emmy (Rebecca Vachon), qu’elle n’aurait pas souhaité revoir si elle n’espérait pas trouver en elle le soutien providentiel qui la mènera à l’obtention du dernier jalon de sa liberté, son divorce, sans lequel elle risque de tout perdre et même d’être emprisonnée parce ce que, se croyant affranchie depuis longtemps de son mariage, elle a posé des gestes interdits à une femme mariée.
Objectifs nébuleux
Torvald est certainement le rôle le plus complexe et substantiel de la pièce de Hnath. Il alterne, le plus humainement du monde, entre la bonne foi et la mauvaise, éprouve toutes sortes de sentiments qui s’entrechoquent, car on perçoit chez lui le désarroi d’un homme de son temps, qui sait avoir des torts, se croit tout de même lésé, s’estime humilié, mais tente sincèrement de poser un regard juste sur la situation. Le jeu fantastique, fascinant, de Paul Ahmarani concourt indéniablement à faire de ce personnage le plus grand intérêt du spectacle.
À l’opposé, la figure de la fille du couple, sorte de copie carbone de la Nora des premières heures, et la couleur que lui a donnée la metteuse en scène Marie-France Lambert laissent plutôt perplexe. Le ton enfantin et les expressions faciales à l’avenant dont est affublée cette jeune femme déjà fiancée font-ils office d’armure vouée à la protéger de l’émoi qui la submerge alors qu’elle rencontre enfin la mère dont elle n’a plus aucun souvenir ? Si oui, cette cuirasse se révèle diablement étanche, car aucune émotion ne transpire, et pas plus du côté de Nora, sauf peut-être, chez elle, un léger malaise et une envie d’expédier l’entretien. Difficile de croire à cette scène où mère et fille, séparées pendant 15 ans, ne semblent absolument rien ressentir, pas même de la curiosité l’une envers l’autre. Qu’est-ce que le dramaturge a voulu transmettre par cette scène étrange ? Que comme celles qui les ont précédées, dont Nora, les femmes, telle Emmy, continuent de porter le déguisement propre à les rendre conformes aux diktats sociaux ?
Plus globalement, on se demande quel est le véritable intérêt de cette suite, qui pourtant, lors de sa création sur Broadway, a récolté plusieurs nominations aux Tony Awards. La protagoniste aspire à une société où les gens pourront enchaîner l’une après l’autre les relations monogames sans contrat, voire embrasser le polyamour. Cette utopie n’est-elle pas, du moins en ce qui concerne les unions de fait, advenue ? Notons, au passage, que l’adaptation contemporaine qu’a signée Rébecca Déraspe en 2019 de la pièce d’Ibsen était une proposition artistique beaucoup plus mordante et actuelle. Et ce, malgré les « fuck you » qui parsèment les dialogues de Hnath. Reste, dans ce texte, la confrontation des vues de chacun sur l’amour, mais il n’y a là rien de bien inusité.
On appréciera tout de même de cette production les superbes costumes d’époque de Judy Jonker et la scénographie efficace – devant un mur piqué de feuilles de papier, un plateau rotatif montre tour à tour l’intérieur et l’extérieur de la maison – de Raymond Marius Boucher.
Texte : Lucas Hnath. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Marie-France Lambert. Assistance à la mise en scène : Emmanuelle Kirouac-Sanche. Décors : Raymond Marius Boucher. Costumes : Judy Jonker. Éclairages : Lucie Bazzo. Musique : Paul Aubry. Accessoires : Normand Blais. Coiffures et maquillages : Sylvie Rolland-Provost. Avec Paul Ahmarani, Louise Laprade, Macha Limonchik et Rebecca Vachon. Une production du Théâtre du Rideau Vert, présentée au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 25 février 2023.
Difficile de ne pas se demander, à la fin de la pièce d’Henrik Ibsen, ce qu’il adviendra de Nora, après qu’elle ait tourné le dos à son époux, à ses enfants et à sa vie confortable pour aller se construire ailleurs, à une époque, le 19e siècle, où les options s’offrant aux femmes étaient pour le moins limitées. Passant des spéculations à la plume, l’auteur américain Lucas Hnath (Red Speedo, Christians, Hilary and Clinton) lui a, en 2017, imaginé un destin. Elle a fait fortune en écrivant des livres féministes, pratique l’amour libre… et se trouve contrainte de revoir une dernière fois son mari pour qu’il signe enfin les papiers du divorce.
Quinze années se sont écoulées depuis que Nora, après que sa candeur ait été déchiquetée, a quitté la maison où elle n’était que la poupée de son seigneur et maître, qui aimait l’entendre chanter, la faire danser devant leurs ami·es, lui interdisait les sucreries et usait d’elle, en faisant explicitement fi de son consentement, pour assouvir ses pulsions physiques. De cette naïveté, qui l’avait amenée à croire que contrefaire une signature par amour rendait la chose licite et que sa tendre moitié, Torvald, y verrait un acte héroïque à ovationner, il ne reste plus rien. Nora, interprétée avec aplomb par Macha Limonchik, se révèle arrogante, insensible, égocentrique, imbue de son succès et de ses idées.
Une maison de poupée, 2e partie lui oppose trois vis-à-vis. La vieille bonne Anne-Marie (Louise Laprade), qui s’est occupée des enfants de Nora après le départ de celle-ci, croit viscéralement au dévouement envers autrui en tant que source d’épanouissement personnel et comprend mal la décision qu’a prise sa maîtresse d’antan. Torvald (Paul Ahmarani), éprouve toujours du chagrin et de la colère à la suite de ce qu’il a ressenti comme une désertion, mais a pourtant réfléchi avec honnêteté à la relation qu’il et elle entretenaient, et accorde même de la validité à certains griefs invoqués par Nora juste avant de quitter son ancienne vie. Ce qu’il lui reproche, néanmoins, c’est d’avoir fui immédiatement après avoir identifié les failles de leur union, plutôt que d’être restée pour chercher des solutions. La troisième interlocutrice de l’héroïne sera sa fille, Emmy (Rebecca Vachon), qu’elle n’aurait pas souhaité revoir si elle n’espérait pas trouver en elle le soutien providentiel qui la mènera à l’obtention du dernier jalon de sa liberté, son divorce, sans lequel elle risque de tout perdre et même d’être emprisonnée parce ce que, se croyant affranchie depuis longtemps de son mariage, elle a posé des gestes interdits à une femme mariée.
Objectifs nébuleux
Torvald est certainement le rôle le plus complexe et substantiel de la pièce de Hnath. Il alterne, le plus humainement du monde, entre la bonne foi et la mauvaise, éprouve toutes sortes de sentiments qui s’entrechoquent, car on perçoit chez lui le désarroi d’un homme de son temps, qui sait avoir des torts, se croit tout de même lésé, s’estime humilié, mais tente sincèrement de poser un regard juste sur la situation. Le jeu fantastique, fascinant, de Paul Ahmarani concourt indéniablement à faire de ce personnage le plus grand intérêt du spectacle.
À l’opposé, la figure de la fille du couple, sorte de copie carbone de la Nora des premières heures, et la couleur que lui a donnée la metteuse en scène Marie-France Lambert laissent plutôt perplexe. Le ton enfantin et les expressions faciales à l’avenant dont est affublée cette jeune femme déjà fiancée font-ils office d’armure vouée à la protéger de l’émoi qui la submerge alors qu’elle rencontre enfin la mère dont elle n’a plus aucun souvenir ? Si oui, cette cuirasse se révèle diablement étanche, car aucune émotion ne transpire, et pas plus du côté de Nora, sauf peut-être, chez elle, un léger malaise et une envie d’expédier l’entretien. Difficile de croire à cette scène où mère et fille, séparées pendant 15 ans, ne semblent absolument rien ressentir, pas même de la curiosité l’une envers l’autre. Qu’est-ce que le dramaturge a voulu transmettre par cette scène étrange ? Que comme celles qui les ont précédées, dont Nora, les femmes, telle Emmy, continuent de porter le déguisement propre à les rendre conformes aux diktats sociaux ?
Plus globalement, on se demande quel est le véritable intérêt de cette suite, qui pourtant, lors de sa création sur Broadway, a récolté plusieurs nominations aux Tony Awards. La protagoniste aspire à une société où les gens pourront enchaîner l’une après l’autre les relations monogames sans contrat, voire embrasser le polyamour. Cette utopie n’est-elle pas, du moins en ce qui concerne les unions de fait, advenue ? Notons, au passage, que l’adaptation contemporaine qu’a signée Rébecca Déraspe en 2019 de la pièce d’Ibsen était une proposition artistique beaucoup plus mordante et actuelle. Et ce, malgré les « fuck you » qui parsèment les dialogues de Hnath. Reste, dans ce texte, la confrontation des vues de chacun sur l’amour, mais il n’y a là rien de bien inusité.
On appréciera tout de même de cette production les superbes costumes d’époque de Judy Jonker et la scénographie efficace – devant un mur piqué de feuilles de papier, un plateau rotatif montre tour à tour l’intérieur et l’extérieur de la maison – de Raymond Marius Boucher.
Une maison de poupée, 2e partie
Texte : Lucas Hnath. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Marie-France Lambert. Assistance à la mise en scène : Emmanuelle Kirouac-Sanche. Décors : Raymond Marius Boucher. Costumes : Judy Jonker. Éclairages : Lucie Bazzo. Musique : Paul Aubry. Accessoires : Normand Blais. Coiffures et maquillages : Sylvie Rolland-Provost. Avec Paul Ahmarani, Louise Laprade, Macha Limonchik et Rebecca Vachon. Une production du Théâtre du Rideau Vert, présentée au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 25 février 2023.