Critiques

Hedwig et le Pouce en furie : « Je suis une cicatrice »

© Alexandre Cotton

Programmé, annoncé et en partie déjà monté au moment où le monde basculait dans la guerre au coronavirus, en mars 2020, le spectacle de théâtre musical Hedwig et le Pouce en furie (version québécoise du succès américain Hedwig and the Angry Inch) fut reporté et voit enfin le jour en ce début 2023. Proposée au metteur en scène René Richard Cyr par son fidèle interprète, Benoit McGinnis, l’œuvre culte de John Cameron Mitchell et Stephen Trask, maintes fois primée sur les scènes du monde et au cinéma, partira sous peu en tournée dans les régions du Québec. Porté par un comédien d’exception au sommet de son art, appuyé par de solides partenaires, ce tour de chant rock ‘n roll à l’humour queer, recelant le secret tragique d’une vie d’écorché, ne laissera personne indifférent.

Le Studio TD, où la création a lieu en formule cabaret, offre un cadre idéal, ni trop intime ni trop vaste, à Hedwig, chanteuse d’origine allemande immigrée aux États-Unis en 1988, personnifiée par un homme au tempérament exacerbé. Dès son entrée en scène, annoncée avec éclat par son mari et faire-valoir Yitzhak, la vedette est accueillie par les acclamations enthousiastes du public, comme aux belles heures du cabaret Chez Mado, et chante : « C’est moi le nouveau mur de Berlin, essaye de me faire tomber. » Si le début reprend l’humour grinçant, un peu salace, de nos plus fameuses drag queens – jeu de mots sur l’acronyme du Quartier des spectacles, QDS, et son « cul de déesse »; blague sur le syndrome de la personne raide –, bien vite Hedwig nous entraîne dans des zones plus troubles.

« Né du mauvais côté » du mur, à Berlin-Est, le garçon, élevé dans des conditions difficiles par sa mère, relate quelques souvenirs d’une enfance tourmentée, heureusement agrémentée par l’écoute, « la tête dans le four », des hits de quelques idoles anglo-saxonnes des plus extravagantes : Lou Reed, Iggy Pop, David Bowie. Son avenir bloqué, dans cette « prison » qu’est alors la République démocratique d’Allemagne, connaîtra un revirement inattendu lorsqu’il fera la rencontre d’un homme qui lui proposera de l’épouser et de l’emmener en Amérique. Mais, pour ce faire, le jeune efféminé devra réellement devenir femme et laisser derrière « une partie de lui-même ». L’opération, menée par un chirurgien incompétent, sera la source de tous ses malheurs.

Alexandre Cotton

Faire rocker les mots

Le travail admirable de traduction du texte de la pièce et des chansons, accompli par René Richard Cyr avec la collaboration, et la complicité, de Benoit McGinnis, fait mouche. Grâce à une excellente balance de son, bien que la musique rock soit souvent forte et enlevée, les paroles nous parviennent généralement bien, audibles et compréhensibles. Il faut dire que McGinnis, à 40 ans passés, maintient une forme physique remarquable et habite la scène avec une aisance de tous les instants, incarnant son personnage dans des registres émotionnels fort contrastés. Passant du sarcasme à la rage du désespoir, de l’enthousiasme amoureux à la désillusion du rejet, il amuse, exalte, transmet sa passion du chant – sa voix, bien contrôlée, épouse parfaitement chaque sentiment exprimé –, bouleverse et termine sa prestation par une apothéose célébrant l’accomplissement et l’acceptation de soi.

On ne peut passer sous silence l’apport inattendu d’Élisabeth Gauthier Pelletier, dans le rôle d’Yitzhak, véritable révélation de cette production. Garçon plutôt réservé, soumis au caractère excessif de sa maîtresse, qui l’a pris sous son aile alors qu’il triomphait en drag queen – incapable d’accepter la concurrence, Hedwig lui a fait promettre qu’il ne porterait plus jamais de perruque –, le souffre-douleur sera appelé, en cours de représentation, à s’émanciper à son tour. Avec pour résultat que même Hedwig lui accordera son admiration. La comédienne, également chanteuse de talent, se joindra à la finale de façon étonnante. Les trois musiciens et la musicienne, sur scène du début à la fin, sont impeccables et concourent pleinement à la réussite de l’ensemble.

Hedwig et le Pouce en furie

Texte : John Cameron Mitchell. Paroles et musique : Stephen Trask. Mise en scène et traduction : René Richard Cyr. Assistance à la mise en scène : Benoit Rioux. Collaboration à la traduction : Benoit McGinnis. Direction musicale : Andre Papanicolaou. Scénographie : Max-Otto Fauteux. Éclairages : Renaud Pettigrew. Vidéo : Marcella Grimaux. Costumes : Sylvain Genois. Perruques : Rachel Tremblay et Sarah Tremblay (assistante). Accessoires : Julie Measroch. Maquillages : Virginie Bachand et Angelo Barsetti. Avec Benoit McGinnis, Élisabeth Gauthier Pelletier, et les musicien·nes Andre Papanicolaou, Amélie Mandeville, Marc Chartrain, Guillaume Lecompte, et la voix d’Émile Ouellette. Une production La Maison Fauve, présentée au Studio TD jusqu’au 4 février 2023, puis en tournée au Québec.