Critiques

Miigis : La Panthère d’eau : Visions sublimes et prophétiques

© David Hou

À droite, des musicien·nes surgissent du noir. Du silence originel jaillissent des rythmes et des chants anciens et éternels. Au loin, l’horizon ; la mer et le ciel infinis, projetés sur un écran gigantesque. Au centre, une structure de bois arrondie ; nacelle, coquille ou squelette d’une bête mythologique dans le ventre de laquelle se lovent six corps. Devant nous s’installent les éléments d’une prophétie révélée jadis aux Anishinaabes (Ojibwés), message divin leur intimant de suivre un miigis, un coquillage sacré, et d’entreprendre une migration vers l’ouest. Pour ne pas périr, il leur faudra quitter les rives salées de l’Atlantique et rejoindre l’eau douce des Grands Lacs, là où la promesse de l’avenir se profile. La panthère d’eau, créature mythique, sera guide ou bien adversaire. Elle escortera les navigateurs et navigatrices qui devront affronter la rigueur de la nature, mais aussi sa douceur. De la violence, ils et elles apprendront la résilience. Ce spectacle fabuleux, à la mesure d’une fresque, repose sur cette tension qui devient le principe d’un équilibre auquel parviennent les corps que l’on aperçoit déployés, tiraillés, crispés, perchés sur un pied.

C’est à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du diffuseur Danse Danse qu’est présentée Miigis : La Panthère d’eau, de la compagnie torontoise Red Sky Performance, cheffe de file en ce qui a trait à la performance contemporaine autochtone au Canada et à l’international. Ce récit de voyage et de transformation est une histoire millénaire. À travers la conception et la chorégraphie de Sandra Laronde, le temps se déleste momentanément de sa pesanteur et prend de l’envergure et de la grâce. La musique, jouée en direct, est immersive, envoûtante et vivante, de sorte qu’elle crée un pli temporel, un passage entre le passé et le présent, entre le mythe et l’histoire. Les mélodies et les rythmes, qui proviennent eux-mêmes d’une fusion entre le folklore et le contemporain, pénètrent les corps – les nôtres et ceux des interprètes – pour faire ressentir le mouvement d’une mémoire. Le principe de continuité prend forme dans cette musique ininterrompue, mais aussi dans l’enchaînement fluide des différents épisodes chorégraphiés, lesquels figurent autant de scènes et d’archétypes ancestraux et de formations totémiques.

Il s’agit d’un spectacle éminemment sensuel en ce qu’il met en scène l’incarnation de l’intangible d’une histoire, d’une culture, d’un lien intergénérationnel. Les six danseurs et danseuses deviennent alors, semble-t-il, les vaisseaux d’un langage qui prend corps et transcende la logique narrative conventionnelle, nous transportant dans un monde cyclique, qui n’a de sens que dans le geste, le souffle, l’expression. Faisant écho aux éléments naturels qu’invoquent et reproduisent les instruments et les chants des musicien·nes, les forces suprasensibles animent les corps qui se présentent, devant nous, comme des êtres autres qu’humains ; des monuments vivants faits d’eau, de terre, de vent et de mémoire.

© David Hou

Incarner une mémoire

Le récit initiatique de Miigis, qui se déploie dans la singularité de l’événement, se répercute ainsi à l’échelle macrocosmique. Dans la trame continue et organique de la chorégraphie surgit, en son cœur, la marque traumatique de la violence coloniale : des images des pensionnats autochtones, des tortures perpétrées contre les peuples des Premières Nations, des archives de la couronne royale du Canada. Autant de documents qui cassent le fil du récit et ramènent à notre esprit l’impact de la terreur génocidaire. Le rite de passage n’est plus celui que raconte une fable lointaine, il est également celui d’une histoire collective. Les scènes représentées deviennent, à ce moment, référentielles. Le trauma est transfiguré en formes, en sons, en cris, en convulsions asphyxiées. Le spectacle apparaît comme une métonymie sublime de la nuit qu’il nous faut traverser. Nous aussi, spectateurs et spectatrices, humain·es, nous sommes appelé·es à affronter cette faille et à reconnaître le sacrifice dont nous sommes garant·es.

Avec cette puissante performance, Laronde et ses collaborateurs et collaboratrices nous demandent d’être témoins d’une histoire qui ne semble pouvoir être transmise que par cet art vivant. L’esthétique expérimentale privilégiée par Red Sky Performance décloisonne, depuis 22 ans maintenant, les conventions classiques de la danse et engage l’auditoire, l’empêchant de se complaire dans un plaisir purement formel. La compagnie mise sur la fusion organique des registres, des images, des textures et des sons, comme une manière de retrouver des racines arrachées il y a longtemps, mais aussi de remettre en lumière, comme un geste d’ouverture et de partage, la vie dans laquelle il nous faut naviguer.

Miigis : La Panthère d’eau

Concept, chorégraphie et direction artistique : Sandra Laronde, en collaboration avec les interprètes. Composition et conception sonore : Rick Sacks, avec Julian Cote, Pura Fe, Marie Gaudet, Marc Merilianen et Pierre Mongeon. Scénographie : Julia Tribe. Conception des costumes : Lesley Hampton. Conception des éclairages : Matt Eckensweiler. Graphisme de mouvement, animation et vidéo : Febby Tan. Direction des répétitions et collaboration : Joey Arrigo. Avec Eddie Elliott, Kristin DeAmorim, Mio Sakamoto, Jason Martin, Daniela Carmona, Moira Humana-Blaise et (musique) Ora Barlow-Tukaki, Ian De Souza, Marie Gaudet (chant) et Rick Sacks. Une production de Red Sky Performance, présentée par Danse Danse au Studio-théâtre de l’édifice Wilder jusqu’au 18 février 2023.