Critiques

Le traitement de la nuit : Comme la fin d’un monde

© Yanick Macdonald

Sur le plateau d’Espace Go où une longue table est dressée, un couple nous reçoit pour un repas insolite. Bernard et Viviane relatent la naissance de leur fille Léna, présente à leurs côtés. Derrière eux, sur un écran qui occupe toute l’arrière-scène, une gigantesque fougère ondule inlassablement, indifférente à cette vie familiale que Léna semble trouver insupportable, d’où ses nombreuses fugues.

Pourtant, tout paraît harmonieux au sein de cette famille bien nantie, lovée au cœur d’une propriété dont le jardin sans fin est méticuleusement entretenu par Jérémie, le nouveau jardinier. Mais la façade du luxueux domaine est fissurée. Et de la légèreté apparente, sourd un drame insoupçonné.

Attablés face au public, les personnages se dévoilent au fil de courts dialogues incisifs, de répliques surprenantes, de témoignages à la fois angoissants et poétiques. Ainsi, entre deux bouchées de bœuf bourguignon et quelques lampées de Nuit Saint-Georges, on apprend que Viviane est dépressive, que Bernard est insomniaque, que Léna aime les excès, tous les excès et que Jérémie est un ex-détenu.

© Yanick Macdonald

Indicible tombée du jour

À trois reprises, en reprenant place à table, le couple mondain nous souhaite bon appétit, en un banal recommencement, comme si de rien n’était, alors que trois magnifiques couchers de soleil s’exposent en autant de préludes à des nuits meurtrières et incendiaires. 

Car c’est la vie nocturne qui se veut révélatrice. Sur la route qui mène à la mer, tous les cauchemars sont possibles pour Bernard qui n’aime pas dormir. Au volant de sa Mercedes, aurait-il été assassiné ? Ou se serait-il suicidé ? Jérémie et Léna forment-ils un tandem criminel ? Viviane assiste-t-elle à l’embrasement de la propriété ? Sont-ce de mauvais rêves, des désirs refoulés ou d’imminentes réalités ?

Tout est implicite dans le foisonnant texte onirique d’Évelyne de la Chenelière. Et la riche partition est mise en scène avec maestria par Denis Marleau, alors que chaque mot, chaque phrase prennent des sens insoupçonnés. L’œuvre est portée par un quatuor investi, mordant visiblement avec plaisir dans cette parole singulière. Anne-Marie Cadieux incarne une Viviane désorientée, à la limite de l’hystérie. Henri Chassé, jouant un Bernard aux apparences très pragmatiques, dévoile un être assoiffé d’absolu. Marie-Pier Labrecque nous offre une Léna ravageuse, obsédée par des idées de révolte incontrôlables. Enfin, Lyndz Dantiste, dans la peau de Jérémie, symbolise l’Autre, l’insondable, tout en retenue. Celui qui a connu la souffrance, qui sait diablement faire du beau, mais qui peut aussi commettre l’irréparable.

La scénographie de Stéphanie Jasmin réussit merveilleusement à nous faire passer de la réalité au rêve grâce entre autres à des séquences vidéo, à la fois somptueuses de beauté et effroyables de mystère. Les lumières de Marc Parent et la musique de Philippe Brault enveloppent admirablement bien le tout. 

En nous invitant à sa table, Le Traitement de la nuit nous secoue insidieusement en remuant nos certitudes du jour et en nous imprégnant des révélations nocturnes.

Le traitement de la nuit

Texte : Evelyne de la Chenelière. Mise en scène : Denis Marleau. Assistance à la mise en scène et accessoires : Carol-Anne Bourgon Sicard. Scénographie et vidéo : Stéphanie Jasmin. Éclairages : Marc Parent. Conception musicale : Philippe Brault. Costumes : Ginette Noiseux. Maquillages et coiffures : Florence Cornet. Avec Anne-Marie Cadieux, Henri Chassé, Lyndz Dantiste et Marie-Pier Labrecque. Une coproduction d’UBU compagnie de création et d’ESPACE GO, présentée à ESPACE GO jusqu’au 2 avril 2023.

Dominique Denis

À propos de

Anthropologue de formation et comédien, il enseigne le français, l’histoire et l’art dramatique, tout en donnant régulièrement des conférences sur l’histoire du théâtre québécois.