Critiques

Sportriarcat : Victoire d’équipe

© Maryse Boyce

La nouvelle compagnie interdisciplinaire Les Précieuses Fissures offre son premier spectacle, Sportriarcat, ces jours-ci, à Espace Libre. Dans cette œuvre percutante, où s’entremêlent le théâtre, la danse et la performance, on se penche sur la représentation des femmes, ainsi que les violences de genre qu’elles subissent dans le monde du sport et partout ailleurs dans la société.

À son entrée dans la salle, le public découvre les six artistes en train de s’échauffer, dans un concert de musique tonitruante et d’acclamations en boîte. À l’instar des athlètes dans les minutes précédant une importante compétition, certaines d’entre elles accomplissent des rituels superstitieux. Leur terrain de jeu : une scène bordée de gradins sur deux côtés, arborant des traits et des cercles tracés à même le sol, comme on en voit dans les gymnases. S’ajoutent au décor des bannières, des écrans géants, des néons, un vestiaire, même une surfaceuse miniature qui roule entre les interprètes.

Après cette entrée en matière effervescente, les comédiennes quittent les planches, pour y revenir telles des cariatides, portant d’imposantes colonnes antiques, symbole équivoque des préjudices et des attaques subies par la gent féminine. Pendant 90 minutes, les actrices se glissent dans la peau de joueuses de soccer, de nageuses synchronisées, de partisanes, de journalistes, de ministres… Un relais performatif couvrant plusieurs époques et souvent inspiré de faits réels, ponctué d’archives audio et vidéo.

© Maryse Boyce

Faits saillants

Dans Sportriarcat, la liste des thèmes abordés est vaste : pression parentale, mercantilisme du sport, troubles alimentaires, manque de couverture médiatique des épreuves féminines, douleurs, hypersexualisation, critiques des compétitrices à la musculature plus développée ou au caractère intempestif… Pour raconter les multiples facettes de cette violence, l’équipe du spectacle a sélectionné des événements marquants de l’actualité, mais également de l’histoire, remontant jusqu’à la fondation des Jeux olympiques, dans la Grèce du VIIIe siècle. Un gros, très gros programme.

Parmi les moments forts de l’œuvre, les témoignages des gymnastes américaines agressées par le médecin de l’équipe nationale, Larry Nassar, au Sénat, en 2021. Des récits à glacer le sang, repris avec sensibilité, en français, par les actrices. Aussi, les dénonciations des attaques à caractère sexuel commises lors des célébrations suivant la victoire de la France à la Coupe du monde de soccer, en 2018, qui ont mené à la création du mot-clic #MeTooFoot sur les médias sociaux.

Dans un tout autre registre, humoristique celui-là, le cours de cri dispensé par Geneviève Labelle à ses collègues, pour dissiper leur stress, développer leur autonomisation et les inciter à prendre la place qui leur revient. Et cette chorégraphie dansée par Marie-Reine Kabasha en nageuse synchronisée, prise dans un tissu argenté simulant de fortes vagues, une scène sans paroles, empreinte de poésie et d’une grande beauté.

Prise de conscience

Cette première production signée par Les Précieuses Fissures se veut davantage une prise de conscience qu’un exposé exhaustif sur une situation complexe. Les histoires racontées et les sujets traités sont si nombreux qu’il est impossible de les approfondir. Reste que ces fragments du vécu des femmes d’hier et d’aujourd’hui sont éclairants. Ils permettent de faire la démonstration éloquente que cette culture du viol est un phénomène institutionnel qui dépasse la sphère du sport.

Cette prise de parole, orchestrée par l’écrivaine de plateau Claire Renaud, est faite par six interprètes au charisme indéniable, qui ont toutes participé à l’écriture du spectacle. Cette pièce de théâtre documentée, qui use abondamment d’un humour grinçant, est dynamique et captivante. La scénographie de Karine Galarneau, d’après un concept d’Alix Brenneur, est spectaculaire et inventive. Quant aux costumes au style « athléchic », une réalisation de Marie-Audrey Jacques, ils confèrent aux comédiennes une aura de superstars.

On sort de Sportriarcat choqué·es par le caractère perpétuel de cette violence physique, mentale et émotionnelle vécue par les athlètes, mais avec une admiration renouvelée pour ces pionnières qui mènent un combat permanent pour la reconnaissance de leurs droits. Assurément la joute la plus difficile de leur vie, qui se dispute pourtant loin des piscines et des terrains gazonnés. Heureusement, il est possible de puiser sa force dans la solidarité d’un groupe tissé serré, qu’il soit formé de compétitrices de haut niveau… ou d’artistes aux convictions inébranlables.

© Maryse Boyce

Sportriarcat

Écriture de plateau : Claire Renaud. Dramaturgie : Andréane Roy. Assistance à la mise en scène : Geneviève Gagné. Collaboration au mouvement et chorégraphies : Marie-Reine Kabasha. Interprétation et participation à la création : Chloé Barshee, Laura Côté-Bilodeau, Krystina Dejean, Marie-Reine Kabasha, Geneviève Labelle et Rosalie Leblanc. Scénographie : Karine Galarneau, d’après un concept d’Alix Brenneur. Costumes : Marie-Audrey Jacques. Conception lumières : Catherine FP. Conception sonore : Kristelle Delorme. Conception vidéo : Laura-Rose R. Grenier. Coiffures et maquillages : Justine Denoncourt. Direction de production : Marie-Jeanne Beaulieu. Direction technique : Catherine Fasquelle. Assistance à la direction technique : Romane Bocquet. Régie : Marie-Frédérique Gravel et Laura-Rose R. Grenier. Accompagnement en écoconception : Marie McNicoll et Julie Fournier (Écoscéno). Une production des Précieuses Fissures en codiffusion avec Espace Libre, présentée à Espace Libre jusqu’au 1er avril 2023.

Karine Tessier

À propos de

Bachelière en journalisme à l’UQAM, elle a consacré son mémoire de maîtrise en communication à l’influence de la culture hip-hop sur les adolescents montréalais d’origine haïtienne. Sous-titreuse/interprète pour des chaînes télévisées et journaliste culturelle, elle partage également sa passion pour les arts sur son blogue Fragments Urbains.