Critiques

Châteaux du ciel : Croire en la beauté

© David Ospina

Après la pièce de science-fiction Seekers, l’autrice Marie-Claude Verdier poursuit son audacieuse trajectoire en abordant un autre style peu exploré par la dramaturgie contemporaine, le drame historique. La figure romantique trônant au cœur de Châteaux du ciel est le roi Louis II de Bavière, Ludwig, qui a érigé des palais comptant aujourd’hui parmi les plus grands attraits touristiques d’Allemagne, dont Neuschwanstein, celui-là même qui a inspiré, par la fantasmagorie de son architecture, celui de la Belle au bois dormant de Walt Disney. Hélas, contrairement à un conte de fées, l’existence du souverain esthète, assiégé par la rigidité d’un entourage pragmatique, belliqueux et ultra-conformiste, ne connaîtra pas une fin heureuse.

La soif inextinguible de beauté habitant le monarque trouve effectivement un terrain bien peu fertile en cette Bavière du 19e siècle, à l’aube de la révolution industrielle, menacée d’annexion par les ambitieux projets de nation allemande unie, nourris par le chancelier Bismarck. D’autant plus qu’on est prompt·e, devant tout écart à la norme, à brandir le spectre des problèmes de santé mentale, qui semblent courir au sein de la famille des Wittelsbach, à laquelle appartient d’ailleurs l’impératrice Élisabeth d’Autriche, dite Sissi, cousine de Louis qui se reconnaît aussi peu que lui dans l’univers strict et conservateur qui l’asphyxie. Le roi vouera toute sa vie une fascination platonique à son illustre parente.

C’est donc le destin de ce roi maudit qui est fictionnalisé par Verdier, de la veille de son accession au trône jusqu’à son trépas, à propos duquel plane toujours mystère et désaccord parmi les historiens. A-t-il abrégé ses jours, a-t-il été assassiné afin qu’il ne récupère jamais le sceptre du pouvoir, son corps a-t-il flanché pendant qu’il tentait de fuir sa geôle ? Chose certaine, ses détracteurs et détractrices se sont servi de ses ambitions atypiques – il entendait cultiver le bien-être de ses sujets par l’art –, de ses dettes, de son adoration aveugle envers le compositeur Richard Wagner et de son refus de se marier pour le trahir et mettre prématurément fin à son règne.

L’autrice nous invite ainsi à rencontrer un être rêveur, idéaliste et convaincu des bienfaits de la beauté sur la vie humaine. « Espoirs, splendeur et sublime », réclamera cette âme exaltée, qui finira par sombrer dans l’indolence de la désillusion.

© David Ospina

Sobre splendeur

Avec finesse, profondeur et justesse, Dany Boudreault campe Ludwig, dont il exprime avec nuances tant les élans que les tourments. Mikhaïl Ahooja, en fidèle aide de camp, amoureux de son maître, et Maxime Genois, en Otto, le frère de Louis, auquel une partie (trop ?) considérable du récit est consacrée, s’acquittent habilement de leurs rôles respectifs. La gestuelle emphatique du personnage de Wagner, interprété par Daniel Parent, en décalage face aux autres incarnations, laisse, néanmoins, plutôt perplexe.

Tous ces personnages évoluent dans un décor sombre et sobre. Certes, Claude Poissant n’a pas habitué son public à des mises en scène baroques, mais le dépouillement de la production apparaît ici faire contraste avec le contenu de la pièce. L’oreille entend parler de magnificence, d’émerveillement, de faste, mais l’œil ne voit ni fresque, ni vitraux, ni dorures, hormis trois colonnes qui viennent momentanément rompre la monochromie dominée par le gris anthracite, ponctuée d’un sol à damier et d’une rampe-escalier qui traverse la scène de bout en bout. De ces châteaux somptueux qui ont coûté sa charge royale héréditaire à Ludwig, on ne verra qu’une silhouette noire à l’horizon. Même la musique, si essentielle à l’âme du roi, n’a qu’une présence discrète dans le spectacle.

Ces choix singuliers visent-ils à illustrer que le milieu dans lequel manœuvre tant bien que mal le souverain est peu propice à l’épanouissement de sa fantaisie ? Peut-être. L’objectif poursuivi par cette épuration anachronique est sans doute aussi d’offrir une caisse de résonance optimale à la prose de Marie-Claude Verdier. Or, élégante sans être alourdie par d’inutiles fioritures, concise mais finement ciselée, celle-ci le mérite bien.

Châteaux du ciel

Texte : Marie-Claude Verdier. Mise en scène : Claude Poissant. Assistance à la mise en scène et régie : Andrée-Anne Garneau. Scénographie : Odile Gamache. Costumes : Marc Sénécal. Éclairages : Éric Champoux. Musique originale : Philippe Brault. Accessoires : Mayumi Ide-Bergeron. Maquillages : Florence Cornet. Assistance au décor : Charlie Loup Turcot. Assistance aux costumes : Rosemarie Levasseur. Coiffures et perruques : Sarah Tremblay. Conseils au combat : Alexander Paganov. Coaching de voix : Luc Chandonnet. Avec Mikhaïl Ahooja, Félix Beaulieu-Duchesneau, Annick Bergeron, Frédéric Blanchette, Dany Boudreault, Myriam Gaboury, Maxime Genois, Fabrice Girard, Daniel Parent, Mary-Lee Picknell. Une production du Théâtre Denise-Pelletier, présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 15 avril 2023.

Sophie Pouliot

À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle depuis une vingtaine d’années. Elle est chroniqueuse des arts de la scène pour Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour Lurelu et elle collabore à plusieurs publications, dont Le Devoir. Elle est aussi présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT). Férue de théâtre, de littérature, de cinéma et de cirque, elle apprécie particulièrement lorsque ces disciplines se croisent.