Critiques

Redbone Coonhound : Cachez ce chien que je ne saurais voir

© Cylla von Tiedemann

Imago Théâtre s’associe au Tarragon Theatre de Toronto pour présenter la pièce Redbone Coonhound de Amy Lee Lavoie et Omari Newton, qui a fait son chemin à travers le Canada depuis la côte ouest, jusqu’à Montréal, via Toronto. L’œuvre correspond entièrement à la mission d’Imago qui est de créer, par ses productions, un dialogue sur les questions sociales de l’heure. Il y est question de la couleur de la peau, plus spécifiquement des microagressions et des couples biraciaux, mais aussi de misogynie. Au profit des personnes monolingues, des surtitres français sont affichés sur un pan du décor.

Mike (Christopher Allen) et Marissa (Chala Hunter) vivent à Vancouver. Mike est noir et Marissa est blanche. Le couple rencontre, lors d’une promenade à Stanley Park, les propriétaires (dégoulinants de naïveté) d’un Redbone Coonhound, un chien de chasse. Lorsque Mike apprend le nom de la race de l’animal, aux connotations injurieuses évidentes, il sursaute. En effet, « Redbone » est un terme dénigrant désignant les personnes multiraciales du Sud des États-Unis, alors que « Coon » est un mot tout aussi insultant qui désigne les personnes noires qui délaissent leur communauté pour intégrer le groupe dominant.

Cette rencontre déclenchera un ouragan dans la vie du couple qui entraînera dans son souffle leurs ami·es, Gerald (Kwesi Ameyaw) et sa conjointe Aisha (Lucinda Davis). Cette rencontre inopportune au parc mettra en évidence les irritants quotidiens qui peuvent naître au sein d’un cercle social. Marissa trouve la réaction de son mari démesurée, plaidant qu’il ne tient pas compte des embûches qu’elle rencontre elle-même sur son chemin par le fait d’être une femme. L’apéritif tourne au vinaigre alors que leurs ami·es se mêlent de leur querelle jusqu’au point de non-retour.

Cette scène centrale du récit est entrecoupée de moments plus fantasques composés de retours en arrière et de projections vers l’avenir. On assiste à la violence esclavagiste vécue lors de la guerre de Sécession durant un épisode se passant sur le underground railroad, un réseau de routes clandestines servant à fuir les États sudistes vers les États nordistes et le Canada. On se retrouve plus tard sur un plateau de télévision des années 50, puis dans une scène d’appropriation culturelle des années 2000 qui rappelle Guess Who’s Coming for Dinner avec Sidney Poitier et Katharine Hepburn. On se propulse finalement dans un futur où la mouvance woke a atteint la domination interplanétaire.

© Cylla von Tiedemann

Dissonance cognitive

Chaque épisode rappelle que le racisme demeure tout aussi présent d’une époque à l’autre et que ses agressions, aussi petites ou grandes soient-elles, instillent toutes les situations de la vie puisqu’on en retrouve des traces structurelles dans les lois, dans le langage et dans les relations sociales. Cette insistance sur la persistance du racisme systémique est appuyée par les acteurs et les actrices qui se retrouvent dans chaque tableau (ou presque), et dans des rôles différents. De ce côté, le spectacle touche juste et se déploie dans un dispositif scénique efficace et sans fioritures, qui laisse toute la place aux échanges endiablés entre les protagonistes, ainsi qu’au rire, qu’il soit jaune ou franc.

Se retrouvent exposés différents éléments de black fatigue, expression que l’on pourrait définir rapidement comme l’impact intergénérationnel du racisme systémique sur la santé mentale et physique des personnes afrodescendantes, auxquels sont confrontés différents éléments de white fragility, cette expression qui désigne le comportement défensif des personnes non racisées lorsque leurs perceptions des problématiques raciales sont remises en question.

Cela donne lieu à une ribambelle de stéréotypes qui peuvent, dans un sens comme dans l’autre, être très comiques quand ils ne sont pas choquants. Leur traitement par les dialogues et la mise en scène, ainsi que les intrusions anachroniques (Harriet Tubman écrasant des sudistes aux commandes d’une locomotive) et les jeux de langage (les personnages Comrade Black et Comrade Blackity Black), donne lieu à des moments savoureux malgré les malaises évidents. Les légions de références à la culture populaire tombent toutes à point, sans impression de racolage.

L’intention est claire, l’effet l’est un peu moins : la pièce, très actuelle, s’inscrit dans l’immédiat par la réalité qu’elle remet en question. Elle vise tous les publics, peu importe l’âge, le genre, la position politique ou la couleur de la peau. Peut-être, justement, embrasse-t-elle trop large. On se prend à se demander à qui ce discours s’adresse, aux personnes afrodescendantes, ou aux autres ; à celles qui se remettent en question ou à celles qui ne le font pas.

On se débarrasse aussi difficilement de la gêne provenant du fait que le couple Mike-Marissa habite, dans la ville la plus chère du pays, un quartier extrêmement cossu. Du West End de Vancouver au quartier Hochelaga de Montréal, les différences sociales sont astronomiques. Malgré cela, le message demeure pertinent et la satire, efficacement mise à profit grâce aux interventions rodées et cordiales des membres de la distribution, prend bien et frappe fort.

Un bon spectacle, à voir accompagné·e si possible, qui contribue avec originalité et une certaine profondeur à la discussion générale autour des thèmes de l’intersectionnalité et de la suprématie blanche.

© Cylla von Tiedemann

Redbone Coonhound

Texte : Amy Lee Lavoie et Omari Newton. Mise en scène : Micheline Chevrier et Kwaku Okyere. Dramaturgie : Stephen Drover et Myekah Payne. Régie : Daniel Oulton et Julian Smith. Scénographie : Jawon Kang. Direction technique : Vladimir Cara. Costumes : Nalo Soyini Bruce. Éclairages : Michelle Ramsay. Conception sonore : Thomas Ryder Payne et Samira Banihashemi. Coaching de rap : Donna Michelle St. Bernard. Direction des combats : Jack Rennie. Vidéographie : Frank Donato. Animation vidéo : Dezmond Arnkvarn. Traduction et surtitrage : Elaine Normandeau. Avec Christopher Allen, Kwesi Ameyaw, Lucinda Davis, Brian Dooley, Deborah Drakeford, Jesse Dwyre et Chala Hunter. Une coproduction d’Imago Théâtre et de Tarragon Theatre, présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 1er avril 2023.

Philippe Mangerel

À propos de

Membre du comité de rédaction de JEU depuis 2019 et vice-président de l’Association québécoise des critiques de théâtre depuis 2021, Philippe Mangerel est un artiste pluridisciplinaire dont les instruments privilégiés sont l’écriture et le corps, le théâtre et la danse. Intéressé par l’hybridité des formes, l’avant-garde et les questions touchant à l’identité, au pouvoir et à la sexualité, il adapte et met en scène Hamlet-machine de Müller (Paris, 2005), écrit et interprète L’Archange (Montréal, 2010) et danse pour différents projets.