Critiques

Old Orchard : « Oui nous irons à Old Orchard c’t’été » (Sylvain Lelièvre)

© Seìbastien Boucher Mr. Dark

Dès les premiers instants de la pièce Old Orchard, présentée sur la scène de la Grande Licorne, il est tentant d’être présomptueux et de vite sauter aux conclusions quant au dénouement possible de cette histoire signée Thomas Gionet-Lavigne. Nous sommes devant deux célibataires, Éric, un travailleur social au profil plutôt douchebag, et son ami Philippe, beige comptable faisant carrière à la maison-mère du Mouvement Desjardins à Lévis. En vacances à Old Orchard, destination cliché par excellence, ils font connaissance d’un duo féminin composé de Marie-Pascale, policière, et Annie, propriétaire d’un resto, avec qui ils ont absolument tout en commun.

La scène est habillée d’un tapis qui évoque le sable, de ballons et de chaises de plages, de l’esthétique drabe de la banlieue et hantée par le vide existentiel du Québécois moyen dont l’identité se noie avec la dernière phase du capitalisme… Assurément, on veut nous livrer une critique sociale, nous réveiller, rappeler aux spectateurs et spectatrices qu’il n’est peut-être pas trop tard pour échapper à une telle petitesse d’esprit. N’est-ce pas? On pense qu’on se délectera des signes de la minceur intellectuelle de ces cousins beaufs et même de leur côté Elvis Gratton en bermudas.

Mais non. Cette production du Théâtre Hareng Rouge déjoue nos attentes. Et, par le fait même, nous amène à repenser le regard ignorant et condescendant que l’on pose sur nous-mêmes, nos amis, frères et cousins québécois sur qui on colle des étiquettes, érigeant des murs de snobisme qui, en fait, sont des marques d’intolérance et de honte.

La très grande force de cette pièce est son écriture, hypnotique, envoûtante, qui s’abreuve d’un amour et d’un respect pour l’humanité et l’intelligence de ces personnages de trentenaires en quête d’amour, de rencontres humaines et de liens significatifs. Des gens qui, en cette ère de téléréalité, d’applications et de relations jetables, prennent les moyens du bord pour arriver à combler leurs besoins humains d’amour et de connexion. Et qui, forcément, perdent des plumes en route.

© Seìbastien Boucher Mr. Dark

Un petit peu de nous’autres là-dedans

On rencontre donc ce quatuor de banlieusards en vacances, en découvrant leurs attentes – se « matcher » pour un soir ou plus, si affinités – lorsqu’ils séjournent dans ce site balnéaire si prisé des vacanciers québécois cherchant la plage, la mer, le soleil. Nous sommes propulsés dans des souvenirs sensoriels associés à l’enfance, l’odeur de l’huile à bronzer, les promenades sur le pier, l’eau frisquette de l’Atlantique du Maine, les restes de patates frites que dévorent les mouettes.

Les quatre personnages d’Old Orchard sont les descendants de ces aventuriers en station wagon. Ils n’ont pas renié leur enfance. Ils cherchent à recoller les milles morceaux de leur identité québécoise, millénariste, banlieusarde, classe moyenne, cisgenre… en revisitant ces lieux de bonheur associés aux escapades en famille. Leur réalité est bel et bien ancrée dans leur époque. Et malgré leurs contours mainstream, ces êtres nous paraissent comme des électrons libres en quête de marche à suivre pour se sentir bien, connectés, sur la bonne voie.

Éric multiplie les conquêtes amoureuses et souffre d’un mal être affectif qui l’éloigne de son monde émotionnel. Philippe, qui est en peine d’amour, a du mal à toucher à la grâce, la légèreté de vivre le moment présent. Marie-Pascale, une fille frondeuse, qui vit sa sexualité de manière très ouverte, brûle tout son argent et ses rapports humains sans penser aux lendemains. Annie, qui rêve de toucher le vrai amour, se barricade dans un havre de paix réconfortant et érige des murs entre elle et les autres.

Mine de rien, à travers leurs échanges, leurs tentatives de s’aimer, se comprendre et se conquérir tout en reprenant leur indépendance, on les voit se défaire de leur carapace pour accéder à des réponses et à une authenticité qui fait du bien. Nous en sommes touchés, émus, grandis même, avec un sentiment de réconciliation identitaire avec nos propres souvenirs d’enfance, nos racines.

Et grâce à la finesse de l’écriture de Thomas Gionet-Lavigne, qui habilement sait évoquer les effluves de pizzas et décrire les repères culturels de cet Old Orchard aux repères mythiques, la Grande Licorne se métamorphose, le temps d’un spectacle, en petit séjour à la mer d’une époque plus simple, où voir le reflet de la lune sur la mer, composait les moments les plus magiques de nos étés.

Old Orchard

Texte et mise en scène : Thomas Gionet-Lavigne. Assistance à la mise en scène, direction de production et régie : Mélissa Campeau. Décor : Mathilde Donnard. Éclairages : Mathieu C. Bernard. Avec Myriam DeBonville, Milène Leclerc, Jean-René Moisan, François-Simon Poirier. Une production du Théâtre Hareng Rouge en codiffusion avec La Manufacture, présentée dans la Grande salle du Théâtre La Licorne jusqu’au 8 avril 2023.

Sylvie St-Jacques

À propos de

Journaliste depuis 25 ans, Sylvie St-Jacques a été chroniqueuse de théâtre à La Presse (2006-2012) et a écrit sur la vie culturelle d’ici et d’ailleurs dans plusieurs médias canadiens. Depuis 2018, elle poursuit des recherches doctorales en études du développement global à l’Université Queen’s en Ontario.