Critiques

Bonnes bonnes : Vengeance pimentée

© Svetla Atanasova

Avec sa nouvelle production, Bonnes bonnes, présentée ces jours-ci au Théâtre Aux Écuries, la metteuse en scène et comédienne sinocanadienne Sophie Gee propose une relecture du classique français de Jean Genet, auquel elle juxtapose une réflexion sur le colonialisme, le racisme intériorisé et le capitalisme. L’occasion pour la créatrice de poursuivre sa propre quête d’identité.

Trois femmes d’origine chinoise se réunissent pour préparer une sauce chili et visionner le film de l’une d’entre elles, une adaptation de la pièce Les Bonnes. À leurs commentaires sur le long métrage s’entremêlent leurs confidences sur l’enfance, les micro-agressions qu’elles subissent, ainsi que leur estime de soi. Devant la montée de la puissance économique et diplomatique de la Chine sur la scène internationale, leur cœur balance. Cette croissance leur permettra-t-elle d’exercer leur désir de vengeance sur la société occidentale ? Ou, au contraire, accroîtra-t-elle la peur des autres nations face à ce pays d’Asie ?

Le choix de Sophie Gee d’associer les écrits de Jean Genet à sa quête personnelle est astucieux. Le spectacle, présenté pour la première fois en 1947, aborde le malaise identitaire de travailleuses domestiques, déchirées entre leur désir de ressembler à leur bourgeoise maîtresse et leur envie irrépressible de prendre leur revanche sur elle, puisque celle-ci fait subir une violence quotidienne à ses employées.

Sous la plume de l’artiste multidisciplinaire montréalaise, le conflit de classes est également marqué par le colonialisme et le racisme systémique. Les protagonistes de Bonnes bonnes naviguent entre la honte d’être asiatiques, l’envie de se fondre dans la masse blanche, la fierté de leurs racines et leur souhait de rendre hommage à leurs parents.

© Svetla Atanasova

Questionnement complexe

Les sentiments paradoxaux qui habitent les personnages sont riches et leur questionnement fascinant. La diversité de leur parcours ajoute à la complexité de leur réflexion de groupe. Elles sont d’âges différents. Elles sont nées au Canada ou fresh off the boat. L’une ne maîtrise pas le mandarin. Sont-elles trop ou pas assez chinoises ? Font-elles ce que leur famille et la société attendent d’elles ? Un discours qui reflète les enjeux inhérents à notre époque et qui est sans doute une source intarissable d’inspiration. Malheureusement, la plupart des thématiques ne sont qu’effleurées. Et la confrontation des points de vue de ces femmes qui ont tant en commun, mais dont les opinions divergent tout autant, ne se fait qu’en surface.

La scénographie simple et efficace de Maryanna Chan exploite bien l’espace vierge de l’Arène, au Théâtre Aux Écuries. La scène de révolte des domestiques, vers la fin du spectacle, est rendue plus forte grâce à la projection vidéo qui s’étend littéralement sur le mur blanc. Un procédé évocateur et très habile. Quant à elle, l’utilisation d’une véritable source de chaleur sur laquelle est posée la casserole qui contient la sauce chili est brillante. Les effluves des piments forts et de l’ail flottent ainsi dans la salle pendant toute la durée de la pièce. Un clin d’œil à peine voilé au personnage de Sophie Gee, dont les camarades à l’école primaire affirmaient que les plats traditionnels que contenait sa boîte à lunch dégageaient une odeur nauséabonde.

On ne peut qu’être touché par les histoires de vie des trois femmes de Bonnes bonnes. Leurs souvenirs de famille, leurs questionnements, ainsi que leur expérience du racisme, notamment depuis le début de la pandémie de COVID-19, vont droit au cœur. Bien qu’attachantes et pourvues d’un humour souvent délicieux, les comédiennes ne parviennent cependant pas toujours à convaincre.

Le jeu de la distribution manque par moments de justesse et les passages du comique au tragique ne se font pas toujours sans heurts. Néanmoins, quelques scènes puissantes nous restent longtemps en mémoire, comme cette prise de parole finale des travailleuses qui rêvent d’émancipation ou encore la séquence durant laquelle Sophie Gee se frappe avec une chaussure, prenant douloureusement conscience de son propre racisme intériorisé.

Dans Bonnes bonnes, la vengeance est un plat qui se mange bien piquant. Mais après ce coup de feu qui tout à la fois nous étonne et nous ravit, on aurait envie de savourer un plat avec plus de substance. Les échanges des personnages de la pièce nous mettent incontestablement en appétit, mais on en aurait pris encore bien plus pour se sentir satisfait.

Bonnes bonnes

Texte : Sophie Gee et Tamara Nguyen. Mise en scène : Sophie Gee. Assistant à la mise en scène et régisseur : Chad Dembski. Distribution : Enregistrements additionnels : France Rolland et Eric Leong. Conseil dramaturgique : Sasha Dion. Direction technique : Pierre Tripard. Direction de production : Myriam Poirier Dumaine. Son : Christine ML Lee. Prise de son : Elena Stoodley. Éclairages : Nine Desbaillet. Projections : Amelia Scott. Costumes : Jessica Poirier-Chang. Assistance aux costumes : Margarita Brodie et Claudelle Dextraze. Coupe et couture : Jez Yung, Vita Nikitenko et Maéva Bouchard de l’Atelier-M-Costume. Scénographie : Maryanna Chan. Mentor scénographie : Eo Sharp. Consultantes artistiques et culturelles pour la première phase de création : Angie Cheng, Winnie Ho et Claudia Chan Tak. Éclairages pour la première phase de création : Maya Jarvis. Conseil dramaturgique pour la première phase de création : Marilou Craft. Avec : Sophie Gee, Charo Foo Tai Wei et Meilie Ng. Une production de Nervous Hunter, présentée au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 22 avril 2023.

Karine Tessier

À propos de

Bachelière en journalisme à l’UQAM, elle a consacré son mémoire de maîtrise en communication à l’influence de la culture hip-hop sur les adolescents montréalais d’origine haïtienne. Sous-titreuse/interprète pour des chaînes télévisées et journaliste culturelle, elle partage également sa passion pour les arts sur son blogue Fragments Urbains.