Critiques

Chœur battant : Portrait d’une génération en mouvement

© David Ospina

L’adolescence est le temps de la transformation, du trouble et du devenir. Que ces termes soient le principe du cynisme ou de l’espoir est ultimement une question de perspective. Ce qui transparaît du spectacle Beating Choir/Chœur battant, c’est que l’adolescence est tout sauf un état passif d’attente, de désengagement ou de caprice. Contre les idées convenues et les préjugés, cette performance inclassable – qui allie la danse au théâtre, à la musique et à la vidéo – est une œuvre profondément brillante et émouvante dans laquelle la Génération Z se présente au monde et à l’époque qui est la nôtre.

Intéressées à faire connaître l’expérience des jeunes qui ont payé les frais de la solitude causée par la pandémie de covid-19, Zoë Demoustier et Marie-Ève Huot ont mis en place un espace collaboratif où, pendant plusieurs mois, des adolescents d’un côté et de l’autre de l’Atlantique ont pu échanger et créer autour de ce qui informait leur quotidien et leur avenir. Ces entretiens servent de socle à la pièce, lesquels, intégrés à la performance sous forme de trame sonore, convoquent la puissance d’une jeunesse solidaire dans la distance.

Ce sont les paroles de plus d’une centaine d’adolescents, parlant français, flamand, anglais, et d’autres langues encore, qui apparaissent sur un écran noir disposé au-dessus de la scène. Ils et elles discutent de leurs appartenances, de leurs goûts, de leur rapport aux médias sociaux, de leurs aspirations et des spectres de la destruction qui menacent le monde de demain. Envahissante, mais nous berçant tout à la fois, la cacophonie de ces témoignages pointe avant tout vers un désir singulier de mobilisation porté vers les générations à venir.

À cet égard, la scénographie minimale sert bien l’ambition du projet de Chœur battant. Sur le sol, des lignes blanches traçant des carrées et des rectangles créent des démarcations imaginaires, des espaces virtuels à travers lesquels circulent, pour se rencontrer, se rejoindre ou rivaliser les interprètes. Deux rangées de projecteurs à hauteur de leurs corps – l’une latérale et l’autre à l’arrière-plan – produisent des effets de contrastes et de contre-jour faisant clignoter les danseuses et les danseurs. Le design impeccable et les textures de leurs vêtements, sur lesquels se répercute la lumière, renvoient à cette contemporanéité (com)battante que les jeunes mettent en acte.

© David Ospina

Manifestation d’une passion

Les Gen-Z sont hyperconnectés et ainsi plus à même d’interroger et de rendre compte des effets de la médiation technologique, qui suscite tantôt méfiance, tantôt emballement. Ce qui constitue la singularité de ce spectacle, c’est que les artistes de Chœur battant créent un nouveau langage pour appréhender ces questions, langage que la chorégraphie de Demoustier ordonne avec brio.

Au rythme d’une musique composée d’échantillonnages des entrevues et de mélodies évoquant les sonneries et les sons des notifications, les corps des danseuses et des danseurs incarnent ce qui, de l’usage omniscient des applications numériques, influence et remanie les gestes, les postures et les réactions somatiques. Poses, courbatures, frémissements nerveux, mouvements de mains, souffles saccadés, torses palpitants : ces expressions font affleurer une conscience en transformation et interrogent les spectatrices et spectateurs sur le sens et le potentiel de cette dernière.

Par leur interprétation juste, sensible et à fleur de peau, les six jeunes artistes présentent une condition humaine qui est la leur, à l’orée d’un futur qu’ils nous invitent à concevoir comme un terrain de création, une scène sur laquelle projeter, non plus nos délires anxieux, mais nos désirs les plus affirmatifs.

Beating Choir/Chœur battant

Chorégraphie et mise en scène : Zoë Demoustier (Belgique). Accompagnement artistique : Marie-Ève Huot (Québec). Distribution : Romain Accoe (Belgique), Aurélie Brassard (Québec), Lahja Demoustier (Belgique), Oumi Niang (Belgique), Maura Tepperman (Québec) et Mathieu Thibodeau (Québec). Costumes : Leila Boukhalfa et Annemie Boonen (Belgique). Participation à l’idéation des costumes : Ange Blédja (Québec). Musique : Willem Lenaerts, Pepijn Leenders (Belgique). Éclairages : Martin Sirois (Québec). Conseillère artistique : Amber Goethals (Belgique). Répétitrice : Marie-Gabrielle Ménard (Québec). Conseiller voix et diction : Simon Labelle-Ouimet (Québec). Montage audio voix et entrevues : Yelena Schmitz (Belgique). Recherche et entretiens : Annemie Boonen, Creative in Solitude (Belgique). Entrevues : Romane Van Damme (Belgique). Transcriptions : Romane Van Damme, Ineke Van Wambeke, Annemie Boonen (Belgique). Régie : Léa Bussière. Photos : Clara Hermans, David Ospina. Une coproduction du Carrousel, compagnie de théâtre et du Bronks présentée à la Maison Théâtre du 14 au 23 avril 2023.

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À propos de

Laurence Pelletier enseigne la littérature et les études de genre au cégep et à l’université. Elle est également critique littéraire et culturelle et collabore depuis plusieurs années aux revues Spirale, Lettres québécoises et Moebius.