Critiques

Kerouac, 100 ans sur la go ! : Chacun cherche son Jack

© Marlène G.-Payette

Tant dans sa forme que par son contenu, la fête conçue par Daniel Brière, Jean Marc Dalpé, Guillaume Martel LaSalle et Alexis Martin à L’Espace Libre pour le centenaire de naissance de Jack Kerouac, est un hommage à la francophonie d’Amérique et à sa « diaspora » née de divers mouvements migratoires.

Kerouac est lui-même issu de cette immense migration qui a vu, entre 1840 et 1930, près de 900 000 personnes (dont la moitié ne reviendra pas) quitter le Québec pour trouver du travail, notamment dans les filatures et les manufactures de coton de la Nouvelle-Angleterre. Tiraillé entre son french patois et l’anglais, Kerouac confie dans La vie est d’hommage : « J’ai jamais eu une langue à moi-même. » Si les francophones de Nord-Amérique partagent parfois ce sentiment d’aliénation, celui-ci est sublimé dans Kerouac, 100 ans sur la go !, où une brochette d’artistes font éclater les cadres en se réappropriant l’américanité de Jack Kerouac.

© Marlène G.-Payette

Le déambulatoire, entre 16 h et 19 h

Rares sont les personnes qui résistent à l’invitation — ce jour-là de Jacques L’Heureux qui anime l’atelier en alternance avec Salomé Corbo — de s’installer devant une des machines à écrire placées autour d’une longue table dans la grande salle du théâtre et de rédiger ou de traduire un passage de Kerouac dans une atmosphère à la fois sérieuse et ludique. Ainsi, au fil des arrêts de Kerouac, 100 ans sur la go ! dans les villes canadiennes, la banque de textes imprimés sur place par la lourde presse s’enrichit. On peut y assembler son propre livret-souvenir.

La proposition d’ensemble du déambulatoire, qui invite à se déplacer dans les divers espaces du théâtre, contribue à la convivialité de l’événement et réitère, dans sa forme même, l’idée de l’exil ou du voyage : au sous-sol est installée la station de radio CJAK qui diffuse en direct dans tout L’Espace Libre ; au rez-de-chaussée, une exposition sur la vie de Kerouac ; au deuxième étage, tourne en boucle un joli film d’animation (dessins de Bruno Rouyère) relatant le voyage en autobus de Kerouac et de sa mère, dite Mémère, à travers les États-Unis. Ce « film directeur » est entrecoupé de courts métrages, d’intérêt variable, de cinéastes de la francophonie canadienne.

© Marlène G.-Payette

Le Cabaret, à 20 h

Animé par Didier Lucien et Évelyne Rompré, en remplacement lors de la première fin de semaine de Joanie Guérin, le cabaret enchaîne les numéros d’artistes qui livrent leur Kerouac intérieur en s’emparant de la langue de l’écrivain pour la dire, la chanter, la jouer à leur manière. Éclectique, cette formule allie caractère festif et disparité, les prestations ne rejoignant pas également les mêmes personnes dans le public.

En musique, vendredi dernier, l’invitation au voyage allait des raps de Webster et Coco Belliveau à une Gnossienne n° 1 de Satie (livré par l’orchestre-maison) à l’opéra de Mathilde Côté, interprété par Rose Naggar-Tremblay et Stéphane Côté, en passant par les chansons d’Ariane Moffatt et de Gary Boudreault, créées pour l’occasion, ou le saxophone d’Adam Kinner.

La parodie réussie de Louis Carrière et de Jean-Luc Terriault, reprenant le verbatim d’un extrait de l’entrevue de Kerouac par Fernand Seguin au Sel de la semaine, a été très applaudie. Entre le sketch comique de Stéphanie Arav, Zoé Boudou et Fabrice Girard s’arrachant les manches d’un « Canuck » en anglais ou en français ou celui plus musical de Laurette et Arlette, a pu trouver place l’émouvant texte de Frannie Holder relatant ses voyages entre la Louisiane de son père et le Québec de sa mère.

Peut-être est-ce dû à la plasticité du français dans lequel Kerouac braillait et rêvait, mais personne ne tente d’imposer aux autres sa propre variation linguistique. Pied de nez assumé à la trop lisse traduction française de Gallimard de Sur la route. D’ailleurs, Jean Marc Dalpé s’empare d’un extrait de ce roman pour en proposer une version plus proche de l’original avant de la faire exploser dans tous les sens et d’en lire les déclinaisons acadiennes de Caroline Belisle, Gabriel Robichaud et Guillaume Lépine.

Les « fous des mots » qui « brûlent comme les fabuleuses chandelles romaines quand elles explosent, se répandant comme des araignées jaunes parmi les étoiles » résonnent plus, pour les francophones d’Amérique, que les « furieux du verbe » de Gallimard qui « flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église ». Nourrissante fête à Kerouac !

Kerouac, 100 ans sur la go !

Direction artistique : Daniel Brière, Jean Marc Dalpé, Guillaume Martel LaSalle et Alexis Martin. Adjointe à la direction artistique : Hélène Bacquet. Animation du cabaret de soirée : Joanie Guérin, Didier Lucien et Évelyne Rompré. Orchestre maison du cabaret : Fabienne Lucet (direction musicale), Mélanie Bélair, Charles Duquette et Érike West Millette. Animation de l’atelier de traduction-imprimerie : Salomé Corbo et Jacques L’Heureux. Animation radio CJAK : Jean Marc Dalpé, Alexis Martin, Marie Michaud et Jonathan Parant (musicien). Scénographie : Anne-Sophie Gaudet. Éclairages: Renaud Pettigrew. Conception sonore : Jonathan Parant. Conception graphique : Sophie Daigle.

Commissaires de l’exposition : Éric Aubertin et Catherine Barnabé. Conception du dispositif de médiation culturelle : Maxime G. Langlois. Programmation radio: Hélène Bacquet, Pierre Lefebvre et Alexis Martin. Direction artistique cinéma : Lionel Arnould et Daniel Brière. Films de : Carole-Ann Belzil-Normand, Daniel Brière, Mélodie Charbonneau-Demers, Jean-Sébastien Gauthier, Ania Jamila, Etienne Lessard, Marie-Claire Marcotte, Stéphane Oystryk, Éric Plamondon. Direction technique : David Poisson. Régie : Alexandra Sutto. Chef son et régie son : Christian Reeves Riopel. Assistance de production et régie plateau : Elisabeth Coulon-Lafleur. Conseils recherches et suivis en écoresponsabilité : Écoscéno – Marianne Lavoie. Avec : Erika Angell, Stéphanie Arav, Marie-Pierre Arthur, Coco Belliveau, Frédéric Belzile, France Bernard, Delphine Bertrand, François Blouin, Joe Bocan, Zoé Boudou, Gary Boudreault, Daniel Brière, Louis Carrière, Maxime Catellier, Marie Céleste, Anne-Sarah Charbonneau, Stéphan Côté, Mathilde Côté, Jean Marc Dalpé, Jean-Paul Daoust, Evelyne de la Chenelière, Flavie Dufour, Myriam Gendron, Fabrice Girard, Joane Hétu, Frannie Holder, Sabine Jean, Garihanna Jean-Louis, Adam Kinner, Laurence Laprise, Laurette & Arlette, Les bons Jack, Etienne Lessard, Nadine Louis, Guillaume Martel LaSalle, Alexis Martin, Mireille Métellus, Jérôme Minière, Ariane Moffatt, Pascale Montpetit, Jonathan Parant, Danielle Proulx, Bruno Rouyère, Anna Sanchez, Solane Sancho, Nick Semenykhin, Jean-Luc Terriault, Lauriane S. Thibodeau, Rose Naggar-Tremblay et Webster. Une production du Nouveau Théâtre Expérimental et des Productions Jean Marc Dalpé présentée jusqu’au 7 mai 2023 à Espace Libre.