Critiques

Quinze façons de te retrouver : Un spectre dans la tête

© Stéphane Bourgeois

Après l’étonnant et remarquable Maurice présenté au Périscope en novembre dernier, Anne-Marie Olivier nous revient avec un autre solo au Trident pour marquer son départ après neuf années à sa direction artistique. Puisant dans son histoire personnelle et familiale, cette autofiction d’Olivier repose sur le besoin de « régler les choses du passé » sur un mode thérapeutique, comme elle l’avoue d’emblée. Elle installe rapidement une complicité avec son public bien disposé à lui donner carte blanche. Elle a besoin de cet appui pour cautériser une blessure ouverte qu’elle porte depuis longtemps. Brève incursion dans les méandres de son cœur brisé.

Le noyau de la quête de Marie, comme on la nomme dans la famille, c’est le désir de comprendre une rupture inconcevable. Les personnages de ce voyage intérieur ne sont que quelques-uns, membres et proches de la famille, dont Michelle sa sœur ainée, l’héroïne de son enfance, celle qui lui a sauvé la vie, qui la protégeait, qui lui a fait découvrir le monde. Or, sans prévenir, Michelle a coupé tous les liens avec ses amis, ses parents et même avec sa benjamine, profondément perturbée par ce rejet. Pour elle, c’est un geste insensé.

Devenue adulte, elle imagine alors diverses stratégies pour retrouver cette sœur mystérieuse. Elle reprend les événements marquants de son enfance qui ont sculpté sa vie émotive et intellectuelle, porte ouverte pour entrer dans sa tête. Elle essaiera de résoudre la situation par une formule mathématique. Prendra prétexte de l’hospitalisation du père, se jouera un duel à la western spaghetti, évoquera un déshéritement, utilisera la ligne téléphonique bancale faite de deux canettes reliées par un filin… Mais peu importe, aucune façon ne fonctionne pour arracher Michelle à son silence obstiné.

© Stéphane Bourgeois

La matière de nos fictions

Mais bientôt, quelques mots dissonants ou une information insolite viennent ébranler le récit et semer le doute dans notre esprit. Marie nous met en garde contre la véracité des souvenirs. C’est que la mémoire, comme l’ont découvert les neuroscientifiques, les trafique pour les emmagasiner. Et chaque fois que le souvenir est évoqué, la mémoire le modifie. Ainsi, bien que quatre membres d’une famille aient vécu le même événement, ce qu’ils en garderont sera différent pour chacun d’entre eux.

Dès lors, comment distinguer ce qui s’est véritablement passé, comment débroussailler cet écheveau fait de vrai et de faux ? Comment être sûr que cette sœur silencieuse existe vraiment ? Ce n’est pas tant la vérité factuelle qui importe que la réalité affective de la souffrance. Dans cette catharsis où le public est le psychanalyste de service, l’autrice se raconte à cœur ouvert pour remettre en place les morceaux éclatés de cette liaison familiale. « Si je ne le fais pas, je meurs par en dedans et je vire folle. »

Hommage à la création, le texte d’Olivier réaffirme la nécessité de l’art et des artistes comme service essentiel. Elle le fait avec un sentiment d’urgence incluant un humour truffé d’anecdotes succulentes comme cette fabuleuse voyante qu’elle a consultée. Cette archéologie des profondeurs dénude les scories d’années de rétention de souffrance, avec ce qu’il faut d’autodérision et de recul pour parvenir à respirer librement.

Sa maîtrise du plateau, sa capacité à effacer le quatrième mur, sa connivence avec le public confirment la bête de scène qu’est Anne-Marie Olivier… avec des souliers de velours. Elle navigue avec simplicité entre quelques accessoires disposés nonchalamment sur le plateau (sobriété étonnante de Claudie Gagnon, par ailleurs artiste du plein). Un musicien est là, avec qui elle dialogue parfois. Et le mur du fond est un écran rempli de ciel, de nuages et d’étoiles. Ainsi, la narratrice est délocalisée, puisque tout se passe en elle. Il ne reste que cette parole, cette adresse au public, que vient souligner le guitariste Benoit Shampouing avec une musique aux tonalités country.

On ne pouvait demander mieux pour une sortie de scène réussie de l’ex-directrice qui a eu l’audace de s’inscrire elle-même dans sa programmation. La place est maintenant libre pour un autre Olivier, Arteau, celui-là, dont la programmation débutera l’automne prochain. Entre-temps, ne boudez pas votre plaisir.

© Stéphane Bourgeois

Quinze façons de te retrouver

Texte : Anne-Marie Olivier. Mise en scène : Maryse Lapierre. Assistance à la mise en scène : Anne Baillard. Scénographie : Claudie Gagnon. Costumes : Julie Lévesque. Éclairage et intégration vidéo : Keven Dubois. Musique : Benoit Shampouing. Dramaturge : Carolanne Foucher. Conseillère artistique : Jule Marie Bourgeois. Avec Anne-Marie Olivier. En coproduction avec le Théâtre Bienvenue aux dames. Présentée au Trident jusqu’au 20 mai.