Critiques

Carrefour international de théâtre de Québec : Humanité dévorée et augmentée

© Carrefour international de théâtre de Québec

Anna, ces trains qui foncent sur moi : Tchekhov trempé dans l’inquiétante étrangeté

Sur papier, la dernière pièce de Steve Gagnon est difficile à suivre : une quinzaine de personnages noués par des amitiés, des liens de sang, des alliances et des rivalités politiques se retrouvent dans une maison de campagne. À travers les conversations qui se superposent et s’interrompent, on a du mal à avoir une image claire des tempéraments de chacun·e et le fil narratif s’embrouille.

En salle, c’est tout autre chose. Portée par une distribution de choix, mi-européenne et mi-québécoise, dans une brillante mise en scène du Français Vincent Goethals, Anna, ces trains qui foncent sur moi révèle toutes ses couleurs tragiques et inquiétantes, son humour féroce et l’équilibre qui s’élaborent entre les joutes verbales et les moments d’émotion brute.

La première scène, où les comédiens et comédiennes s’expriment en faisant face au public, offre une percée sur le texte dense. Puis le rideau se lève et les dynamiques du groupe se déploient en même temps que les corps dans l’espace scénique. La prose tantôt réaliste et parfois éthérée, poétique, de Steve Gagnon est mise en bouche avec rythme. Dommage que le volume ait souvent été trop bas, au Diamant, pour que les mots soient perçus au-delà des premières rangées.

La scénographie est d’une cohérence somptueuse : le fond est occupé par les troncs d’une forêt impénétrable. Des éclairages verts, orangés ou marron enveloppent tout d’une douceur glauque. Un énorme billot de bois, tranché en deux, sert de table et de quai. Les costumes monochromes, aux lignes élégantes, donnent l’impression que les interprètes flottent sur les planches.

On y suit la constellation qui gravite autour d’Anna (sublime Véronique Côté), mère lumineuse et amoureuse tragique, rongée par un secret. Celui-ci sera révélé par l’arrivée d’un ancien amant, Alexis (joué par l’auteur), juste avant l’entracte, qui marque un point de bascule. Alors que la première partie a quelque chose de La Cerisaie ou des Trois Sœurs, avec ses discussions bourgeoises qui couvent les désillusions des personnages, la seconde plonge à deux mains dans le pathos et les pulsions. Le vernis craque et la nature, d’abord charmante, devient de plus en plus menaçante et reprend ses droits.

© Carrefour international de théâtre de Québec

Anna, ces trains qui foncent sur moi

Texte : Steve Gagnon. Mise en scène : Vincent Goethals, assisté de Mattis Savard. Décor : Anne Guilleray. Lumières : Philippe Catalano. Conception sonore : Olivier Lautem. Costumes : Steve Gagnon. Avec : Sébastien Amblard, Marie-Josée Bastien, Annick Bergeron, Lise Castonguay, Violette Chauveau, Frédéric Cherboeuf, Véronique Côté, Steve Gagnon, Clément Goethals, Marion Lambert, Édith Patenaude, Marc Schapira, Julie Sommervogel et Salim Talbi. Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline et du Théâtre en scène présentée au Théâtre le Diamant les 5 et 6 juin 2023.

H+ : marathon d’auto-science-fiction

© Carrefour international de théâtre de Québec

Le concepteur, commissaire, producteur et bourreau de travail, Emile Beauchemin, court un marathon sur un tapis roulant. Ses données biométriques s’affichent en projection. La représentation commence alors que son éreintante fuite immobile tire à sa fin.

À ses côtés, il y a son amie de longue date, la comédienne Maureen Roberge, une tête de robot noire et blanche et Emile-du-futur, un double qui attend, presque en silence, le moment d’intervenir dans cette performance qui navigue entre l’autofiction et la science-fiction.

Après un début un brin didactique, où sont expliqués le mythe de Prométhée, l’origine du marathon et le transhumanisme, on plonge dans le récit de l’accident cardiaque d’Emile, à 25 ans. Descendant d’une lignée d’hommes au cœur amoché, il évoque son hospitalisation et son repos forcé, passé à contempler L’Hommage à Rosa Luxembourg au Musée national des beaux-arts du Québec.

Il parle de son amour des éclairages avec une belle démonstration des effets possibles dans une cuisine qui occupe un côté de l’espace de jeu. Les souvenirs de famille émergent au rythme du bingo. Deux télés sur roulettes incarnent Maureen et Emile qui discutent du rythme de travail effréné de celui-ci et de son désir de vivre plusieurs vies en une.

Ces moments plus tendres côtoient les scènes qui jouent sur les codes de l’horreur. La cardiologue jouée par Maureen Roberge prend des airs de savant fou, sa voix amplifiée est déformée, elle plonge la main dans un faux corps au fond d’un réfrigérateur pour en sortir un cœur (une pomme) où mordre à pleines dents.

Devant ce plateau éclectique, on se demande si certains éléments comme la tête de robot et la flamme qui brûle pendant toute la représentation (rendant la salle glaciale à cause de la ventilation) n’étaient pas superflus.

La performance, l’amitié et la finale lumineuse constituaient déjà un squelette solide autour du témoignage au cœur du projet.

© Carrefour international de théâtre de Québec

H+

Texte : Emile Beauchemin, Rosalie Cournoyer, Maureen Roberge. Mise en scène : Emile Beauchemin et Odile Gagné-Roy. Conception lumière et vidéo : Keven Dubois. Conception multimédia : Louis-Robert Bouchard. Conception sonore et musicale : Pascal Robitaille. Scénographie et direction technique : Marie-Pier Faucher-Bégin. Conception prosthétique et effets spéciaux : Patrick Fortin, Lorena B. Mugica, Cloé Lapointe. Avec : Emile Beauchemin et Maureen Roberge. Une production du Théâtre Astronaute présentée les 6 et 7 juin au Théâtre Périscope.

Josianne Desloges

À propos de

Josianne Desloges est chroniqueuse en arts visuels au journal Le Soleil et collabore à diverses publications culturelles, tout en étant rédactrice et éditrice dans une agence. Elle écrit pour JEU et fait partie de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) depuis plus de 15 ans.