Critiques

Lili St-Cyr : Voyage au bout des nuits de Montréal

© Hugo B. Lefort

Si l’histoire de la star du burlesque Lili St-Cyr s’imbrique tout naturellement dans celle de Montréal, son mythe reste beaucoup moins partagé par la légende populaire québécoise que ceux d’autres de ses contemporain∙es comme Maurice Richard ou Alys Roby.

Reste que le passage montréalais de cette astucieuse effeuilleuse américaine aura laissé un legs unique quant à un certain affranchissement féminin, qui n’est pas sans rappeler les trajectoires de ses « descendantes » Madonna, Britney ou Lady Gaga. Une destinée intimement liée à cette fameuse époque (les années 1940) où la métropole était désinhibée et libre des griffes de la prohibition.

Une chose est certaine : ce moment historique où la moralité du mouvement de tempérance s’entrechoquait et s’entremêlait avec les discours féministes des suffragettes se révèle fort riche en potentiel dramaturgique. Surtout si l’on considère la perspective des dissident∙es, des délinquant∙es, de ceux et de celles qui ont fait de l’art et de la vie nocturne leur terrain de jeu, en période effervescente de transformation des mœurs.

Signé Mélissa Cardona, le spectacle Lili St-Cyr, à l’affiche cet été du Théâtre des Grands Chênes de Kingsey Falls, ne s’empêtre pas dans les nuances, laissant toute la place aux péripéties sans demi-mesure d’un univers de gérants de clubs corrompus et gageurs, d’artistes aspirant à des absolus de libre expression, de militantes et, à l’opposé, de défenderesses de la pudeur.

C’est dans ce bain de mousse où coulent à flots champagne et whisky, un écosystème sans foi ni loi, où il fait bon déjouer les règles en révolutionnant l’art du striptease, que plonge Lili, la sexy reine de la nuit. Elle est venue semer la pagaille et déployer ses ailes, dans le giron du théâtre Gayety et de son rival, le club El Morocco.

Théâtre musical (et théâtre d’été!) obligent, les chansons s’alignent dans un rythme effréné et un esprit de permission totale, où certaines longueurs et numéros auraient pu être exclus, sans que ne souffre l’intégrité du spectacle.

Jouissant d’une complicité scénique absolue, Maxime Dénommée (Thomas Cloutier), roucoule d’amour pour sa belle émule d’Edith Piaf (Lunou Zucchini), laquelle envie et admire la sublime Lili (Marie-Pier Labrecque), qui, de son côté, est vue comme la responsable de tous les torts de l’univers par la puissante conseillère municipale Jessie Fisher (Kathleen Fortin).

À leurs côtés, Stéphane Brulotte interprète le rôle de Jimmy Orlando (ex-hockeyeur) pendant que Roger La Rue se charge de défendre une pléthore de personnages (un juge, une journaliste, une préposée aux appels, etc.).

© Hugo B. Lefort

Mélange des genres

Plusieurs qualités se dégagent de ce spectacle avant tout divertissant et porté par l’engagement total de ses interprètes. Ces derniers nous font voyager dans l’époque du Gayety (l’actuel TNM) avec leurs voix, costumes et attitudes inspirées du glamour d’une époque où Montréal n’avait rien à envier au Crazy Horse ou au Vieil Hollywood.

Au centre d’un décor aux lignes inspirées de l’esthétique Art Déco, les protagonistes se déploient et se renvoient la balle, alignant des répliques chargées de commentaires sociaux, identitaires ou machos qui en disent long sur l’esprit de l’époque. Il y est question d’amours transactionnels, de la place des femmes dans la société, de craintes pour les enfants de Montréal, des travers de l’appât du gain, de fièvre pour le club de hockey des Canadiens…

Une trame féministe prend place aussi. Les hommes, solidaires dans leur contrôle des ressources, maîtrisent le jeu. Et si elles s’affrontent dans leurs approches et visions de l’affranchissement, les femmes ne sont pas dupes. Elles réfléchissent, s’impliquent, encaissent les coups, sans complètement se déchirer dans la rivalité.

Mais il y a tout de même quelques cailloux dans l’engrenage de cette pièce qui, assurément, est promise à un avenir prometteur, sachant qu’une tournée québécoise est prévue à l’issue de la saison estivale. La seconde partie, beaucoup moins soutenue et rodée que les premières 90 minutes, pourrait être nettoyée de certaines longueurs et moments qui nous paraissent comme du remplissage. Il y a des pitreries qui font sourire, mais qui étirent inutilement la sauce.

La distribution a été bien choisie, mais le jeu de Marie-Pier Labrecque pourrait être rehaussé en diminuant la caricature et en laissant plus de place à la complexité psychologique et émotionnelle de l’énigmatique St-Cyr.

Reste qu’on passe un très bon moment dans la salle du Théâtre des Grands Chênes, à laquelle l’on pardonne l’acoustique difficile. Lili St-Cyr a gagné son procès et nous rappelle que la vie est un cabaret, que les fantômes sulfureux du Red Light sont éternels.

© Hugo B. Lefort

Lili St-Cyr

Texte : Mélissa Cardona. Mise en scène : Benoît Landry. Décor : Marilène Bastien. Chorégraphies : Alex Francoeur. Assistante à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Accessoires : Julie Measroch. Costumes : Sylvain Genois. Éclairages : Martin Sirois. Musique : Kevin Houle. Direction de production : Catherine La Frenière. Direction technique : Anne-Sara Gendron. Régie : Anne Saint-Amand. Interprétation : Marie-Pier Labrecque, Lunou Zucchini, Kathleen Fortin, Maxime Denommée, Roger La Rue et Stéphane Brulotte. Une production de Kevin Houle, Mélissa Cardona et Diane Hébert, présentée au Théâtre des Grands Chênes de Kingsey Falls du 30 juin au 3 septembre 2023.

Sylvie St-Jacques

À propos de

Journaliste depuis 25 ans, Sylvie St-Jacques a été chroniqueuse de théâtre à La Presse (2006-2012) et a écrit sur la vie culturelle d’ici et d’ailleurs dans plusieurs médias canadiens. Depuis 2018, elle poursuit des recherches doctorales en études du développement global à l’Université Queen’s en Ontario.